Littérature française, Livres

« Le Sillon » de Valérie Manteau

Temps de lecture : 3’09

Le Brésil s’apprête à faire un choix déterminant pour son avenir et pour celui de la planète. Prendre le pouvoir par la force, c’est épouvantable. L’accorder par voie électorale à un dictateur, c’est pire encore. La dictature, on le sait, c’est la fin de la liberté d’expression. Et sans liberté d’expression nous en sommes réduits au mensonge, à l’omission de la vérité. Comment construire un pays sur de telles bases ? Comment exister si une partie de la population doit taire qui elle est ? Même s’il ne s’agit pas (que) de cela, ce roman a éveillé en moi des réflexions de cet ordre-là.

Rejoindre son amant turc

Au début, la narratrice regagne Istanbul par amour. Elle y a un amant, un jeune homme avec qui elle vit et qui la plupart du temps est identifié par « il ».

Dans cette ville, elle se sent chez elle et étrangère, un peu comme tous les expatriés qui ont fait d’un autre pays leur « chez-eux ». On a beau être un habitant de la ville depuis des années, il y a des « traces », apparence physique, accent, qui parlent de nous et qu’on ne pourra jamais gommer. N’en déplaise à ceux qui se moquent (des accents, entre autres), c’est sans doute très bien ainsi, car ces « traces » définissent notre identité. Quant à ne pas comprendre la langue de son pays d’adoption, ce qui est le cas de la narratrice, c’est un véritable un handicap et un pur bonheur car la possibilité d’être dans une bulle façon acteur-spectateur.

Il s’appelait Hrant Dink

Il s’appelait Hrant Dink, et ce n’est pas facile à prononcer. Salement abandonné par ses parents alors qu’il était tout minot il est devenu journaliste. Il a fait de la vérité sur le massacre perpétré à l’égard des Arméniens et sur le sort qui leur est réservé, son combat. Au péril de sa vie, car tué en pleine rue stambouliote en 2007. Très vite, la narratrice se prend de « passion » pour lui. Une « passion » qui est la réponse à des événements antérieurs marquants (les attentats en France de 2015, par exemple) et à l’actualité de plus en plus noire.

Il n’était pas comme les autres Arméniens qui avaient vécu toutes ces années sans oser parler. Lui ne voulait plus être du peuple des insectes qui se cachent, de ceux qui ne veulent pas savoir.

La narratrice entend écrire sur lui. On l’en dissuade, car trop dangereux. Elle persévère. La ville sombre un peu plus dans la violence. Des attentats se produisent. On la somme de rentrer. Elle sent que sa place est là. Comme des vases communicants, son histoire d’amour se désagrège au fur et à mesure que son enquête sur Hrant Dink s’étoffe. Elle perd peu à peu son amant mais gagne en lucidité. Sa vie se délite mais sa conviction sur la justesse de son combat pour la vérité et la liberté d’expression n’en est que renforcée.

Une mission

Il fut un temps où Turcs et Arméniens avaient des points communs :

Agos, c’est Le Sillon. C’était un mot partagé par les Turcs et les Arméniens ; en tout cas par les paysans à l’époque où ils cohabitaient. Le sillon, comme dans la Marseillaise ?

Nous sommes en 2016 et il y a les procès, les emprisonnements, les meurtres en pleine rue, l’exil forcé. Asli Erdogan porte le même nom que le Président-Dictateur à la tête de l’Etat turc. Comble de l’ironie, ce nom signifie « l’Authentique » (je l’ai appris dans le roman). La narratrice rejoint le comité de soutien à Asli Erdogan, alors emprisonnée, puis relâchée avant de s’exiler. Plus le lien se nouait entre la narratrice et Asli Erdogan, plus je réalisais que les « deux Erdogan » fonctionnent en miroir, l’un étant l’apôtre de la fermeture et du mensonge, l’autre bravant l’interdit pour faire éclater la vérité et la transparence. Asli Erdogan l’a dit : « Sobrement, personnellement, simplement, je ne veux pas être complice. » La narratrice non plus.

Lire du Manteau

La Turquie, c’est comme marcher en équilibre sur un fil suspendu dans les airs entre Orient et Occident. C’est la synthèse des cultures qui donne une sensibilité si spéciale. J’ai retrouvé cette sensation à la lecture. Certes, Valérie Manteau n’est pas turque mais elle a marché assez longtemps sur le fil suspendu pour restituer la tonalité propre à la littérature turque dans un texte au style très ciselé.

Pour l’anecdote, les éditions du Tripode ont tout misé sur ce livre pour leur rentrée littéraire. Moi qui ai travaillé dans l’édition, j’apprécie une telle attitude, audacieuse, qui dévoile au passage combien ce livre est précieux pour ceux qui ont choisi de le publier. Autant que pour celle qui se devait de l’écrire.

Le point commun entre la narratrice et moi

La narratrice et moi avons déjà changé de pays pour l’amour d’un homme.

Le Sillon de Valérie ManteauLe Tripode, 2018.

1 réflexion au sujet de “« Le Sillon » de Valérie Manteau”

  1. Valérie a eu le Renaudot ! Je suis trop content pour elle, d’autant qu’elle a bossé dans une maison d’édition que nous connaissons bien !

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