Histoires et récits, Mes chroniques de San Francisco

Mes chroniques de SF / J+4

 Temps de lecture : 4’17

On a couru le semi-marathon

Tout a commencé fin août quand un de mes camarades de promo s’est rendu compte qu’un semi-marathon était organisé durant notre séjour à San Francisco. Immédiatement, trois personnes se sont inscrites (deux gars et une fille), je suis restée un moment dans l’expectative. Tout le monde y allait de son conseil « Oui, tu peux le faire », « Un semi, c’est 21 km, pour quelqu’un qui ne court pas régulièrement, c’est beaucoup ». Je décidais de m’abstenir. En parallèle je commençais à courir. A l’époque je courais 40 minutes et mon objectif était d’atteindre 1 heure. Notre école se portait sponsor de la course et nous avions trouvé une belle cause à défendre : la lutte contre le cancer (Centre de recherche Gustave Roussy). Les trois inscrits et moi-même communiquions sur Whatsapp, on partageait nos temps et nos performances, des conseils pour courir… De 40 minutes, je passais à 48 puis à 53. Je faisais trois sorties par semaine, à chaque sortie un épisode de « En compagnie des auteurs » (une émission littéraire de radio). Je courais à présent 1 heure ; je n’étais toujours pas inscrite au semi.

Le 10 octobre nous avons eu un cours sur l’entreprenariat dispensé par une personne lumineuse et avec laquelle je partage la vision de la vie qu’on pourrait résumer par « vivons ici et maintenant ». A l’issue de ce cours je m’inscrivais. Je me voyais sur la ligne de départ, l’image était si forte. Partir sans être sûre de finir mais courir pour le plaisir, pour être avec les copains, pour voir San Francisco sous cet angle, pour vivre cette expérience (moi qui cours toujours seule).

J’ai poursuivi mon entraînement sans le durcir. Souvent je me suis demandé dans quoi je m’étais embarquée mais le dimanche 4 novembre, à 7 heures du matin, j’étais résolue à être de la partie.

La veille du départ, mes camarades « Sparkling runners », on s’appelle ainsi car nous sommes la promo Etincelles, avons suivi le régime du coureur : à 19 heures nous dînions dans un dinner de spaghettis et de meat balls. A 21 heures nous prenions un demi-cachet d’anti-staminique pour bien dormir. Réveil avant 4 heures, douche froide, 2 œufs durs, une banane et des amandes, le tout mâché très lentement. Des bisous à mes pieds et à mes genoux et à 5 heures nous étions à l’arrêt de bus. Ça sentait l’herbe à plein nez, devant nous des types dealaient on ne sait trop quoi, ils échangeaient des boîtes en carton. Le bus est arrivé mais nous nous étions trompés d’arrêt, nous avons donc piqué un sprint pour monter juste à temps – c’est bon, nous étions prêts pour la course. En chemin ma camarade et moi nous sommes dit que nous étions folles puis non, que nous étions décalées, toujours là où on ne nous attendait pas.

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Une fois sur place et nos affaires laissées à la consigne nous nous sommes échauffés. Par hasard on a entendu un Américain dire que le parcours était « very hilly ». Oh non ! tout ce que je ne voulais pas entendre. Après les photos officielles, ma camarade et moi nous sommes octroyé une séance de photos de grimaces. On a ri comme tout, ça nous a fait du bien. Juste avant le départ on a fait un coaching de groupe, puis chacun est rentré dans sa bulle. J’ai eu une pensée pour le premier marathonien qui n’avait aucune idée de ce que deviendrait la course qu’il effectuait pour une question de vie ou de mort. Les deux garçons « Sparkling runners », étaient placés à l’avant, ma camarade et moi, à l’arrière. Pendant que l’hymne américain retentissait on s’est dit qu’en fait nous n’étions ni folles ni décalées, juste vivantes. Nous n’avions jamais couru ensemble et nous avions très envie d’arriver main dans la main. Mais on savait aussi qu’il n’était pas sûr que nos rythmes soient synchros auquel cas il fallait que chacune écoute son corps. Quoi qu’il en soit nous resterions connectées par la pensée.

Le coup de feu du départ a retenti. Au début on piétinait et puis le groupe de coureurs s’est distendu. Nous étions en bord de mer, devant la fameuse chocolaterie Ghirardelli, et on commençait par une montée. Le soleil se levait sur San Francisco, c’était magnifique. J’ai pensé à tous mes amis qui m’encourageaient, au reste de ma classe qui n’était pas encore arrivé à San Francisco et qui nous avait envoyé des mots de soutien ou qui avait chaussé une paire de baskets par solidarité. Dans mon esprit, ce n’était pas moi qui courais mais un groupe de 5 000 personnes (3 191 inscrits en réalité, mais je ne le savais pas à ce moment-là). On montait, on descendait. On longeait la côte. A tous les ravitaillements je m’arrêtais pour boire de l’eau sucrée et de l’eau plate à la suite de quoi je jetais mes gobelets comme une malpropre. Je repartais. A chaque fois que je croisais un flic qui balisait le parcours je lui disais « Hi » et il me répondait. Je souriais à tous les photographes officiels. Une vieille dame courait aussi – c’est moi, à son âge.

Nous avons attaqué le Golden Gate Bridge. Au loin, puis de plus en plus près, le port de plaisance Sausalita, très beau. De l’autre côté du pont je voyais les premiers coureurs qui rentraient déjà. J’ai aperçu un des deux garçons « Sparkling runners ». Un panneau à l’attention des automobilistes affichait « Speed : maximum 45 Miles », il y avait peu de chance pour que je sois contrôlée. A l’issue du Golden Gate Bridge nous avions déjà (ou seulement) parcouru 10 km. Le retour par le pont a été difficile. Je me suis dit que des gars s’étaient tués à la tâche pour construire ce pont uniquement pour que je puisse courir dessus en ce jour alors que je n’allais pas les décevoir. J’ai pensé à des tas d’images chouettes, à des moments heureux, à la douche qui m’attendait après et à mon lit – dans lequel je suis en ce moment bien que je ne parvienne pas à m’endormir. J’ai parlé à mon corps, je lui ai dit « mes muscles sont décontractés, mes articulations sont souples, j’ai de la ressource, je cours sur des coussins d’air ». La vue sur la baie, à main droite, et sur San Francisco, à main gauche, était superbe.

La course a continué. J’ai de nouveau eu un moment difficile mais je n’allais pas lâcher. Je voyais devant moi le garçon référence pour un temps de course en 2h30, c’était ma boussole. Je pensais à ma camarade, nous n’étions plus à côté mais nous étions ensemble. Alcatraz était planté dans l’eau à ma droite. Et moi je me voyais franchir la ligne d’arrivée, les cheveux lâchés et les bras en V. Et puis il y a avait Roger Federer, dont je suis secrètement amoureuse : « S’il fait des tournois en 5 sets, je peux faire le semi. » Nous avons longé un étang, je n’ai pas aimé cette portion. J’ai eu la chance de croiser ma camarade, on s’est tapé dans la main en se disant « On finit ! » A une fille qui diffusait la musique très fort j’ai dit « Thanks for the music ». J’ai regardé la couleur de mes chaussures : noires avec des lacets orange fluo. Une amie avait voulu savoir à quoi elles ressemblaient pour mieux m’imaginer courir. Quelques gens qui passaient par là nous encourageaient. D’autres avaient des pancartes « Keep on going ! » Un papa et ses enfants avaient écrit « Run, mummy run ! » A chaque fois ça me faisait chaud au cœur, dans le dernier kilomètre j’en ai même eu les larmes aux yeux. La fin approchait, c’était dur mais je me sentais bien.

La dernière montée était costaude, tout le monde marchait. Moi y compris. Ensuite nous tournerions à gauche, ce serait la descente finale et la fin de la course. C’est là que j’ai enlevé mon élastique à cheveux. Je suis allée chercher tout le jus qui me restait pour exécuter un final sprint et franchir la ligne d’arrivée le sourire aux lèvres et les bras levés en V.

Une dame a passé une médaille « Half-marathon » autour de mon cou en me disant « You did a great job ». Ensuite j’ai marché, je ne pouvais pas m’arrêter sec comme ça. Puis j’ai bu. Les quatre « Sparkling runners » se sont retrouvés, on s’est félicités, on a ri, on s’est serrés dans les bras. On a même couru quelques mètres pour se dégourdir les jambes. On était contents d’avoir partagé cet événement ensemble. Ma camarade et moi étions heureuses d’avoir maintenu notre connexion tout le long, de nous être dépassées sans nous être « défoncées », d’être allées jusqu’au bout pour l’expérience, par plaisir, pour la beauté du geste.

————–

Très bientôt, d’autres couleurs, d’autres tonalités, d’autres vibrations de San Francisco.

 

 

 

8 réflexions au sujet de “Mes chroniques de SF / J+4”

  1. Expérience inoubliable, tellement bien décrite.
    Je viens de revivre notre challenge d’hier…allongée sur mon lit ( avec moins de courbatures).C’était un réel plaisir de le vivre tous les 4 et notre connexion Virginie a été pour moi un des ingrédients du passage de la ligne d’arrivée 😁

    Aimé par 1 personne

  2. Je suis admiratif. Vous avez accompli un bel exploit pour une juste et noble cause, et on ne peut que vous en féliciter tous les quatre. Bravo, vraiment.

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