Livres, Non-fiction

« Que le Diable m’emporte » de Mary McLane

Temps de lecture : 2’02

« Faites que jamais, je l’affirme, je ne devienne cet animal anormal, impitoyable, cette monstruosité difforme – une femme vertueuse », tel est le vœu pieu de Mary McLane. Nous sommes au tournant du 20e siècle dans une petite ville minière du Montana où la jeune femme âgée de 19 ans se meurt d’ennui. Et pour cause, elle est une femme, donc soumise à attendre qu’un homme la prenne pour épouse. Comme si cela ne suffisait pas, elle ne se reconnaît en rien ni en personne de son entourage. Plus fort que tout, une flamme irradie son for intérieur. Est-ce le feu de la jeunesse ? Peut-être. Mais à la lecture de son récit mi-confessionnel mi-blasphématoire tout porte à croire que ce feu n’est pas le fruit de sa jeunesse mais l’essence même de son âme.

Un immense appétit
Mary McLane ne déteste rien tant que le politiquement correct, la norme, l’étroitesse des règles édictées par une pseudo morale pieuse. Ce n’est pas tant qu’elle déteste cela mais plutôt qu’elle en perd son souffle (à terme, la raison ?). Elle veut vivre tout et tout de suite. En toute liberté. Assouvir son appétit goulu. Elle veut du rouge et du rouge, de l’intense, du vivant. Voilà qu’elle convoque dans des dialogues imaginaires celui qui lui donnera tout ça, le Diable.

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« Je ne suis pas bonne. Je ne suis pas vertueuse. Je ne suis pas sympathique. Je ne suis pas généreuse. Je suis essentiellement, et avant tout, une créature dotée d’une intense et passionnée sensibilité. Je ressens – tout. Tel est mon génie. Il me brûle comme le feu. »

 

Vivre, tout simplement

Durant trois mois Mary McLane tient son journal. Elle décrit ses marches dans le désert stérile alentour, sa vie ménagère, ses pensées et ses tourments – intellectuels et charnels. Elle partage son art de vivre, car il s’agit bien de ça : l’art de manger une olive, d’entretenir une amitié, de philosopher comme celui de vivre au sens le plus absolu du terme. On la surprend dans les starting-blocks, prête à s’élancer au premier coup de feu. Elle ne veut que ça, partir de cette lande de désolation. Sentir le pouls pulser dans ses veines. Palpiter, exulter, s’enivrer. Quitter cet endroit terne, morne et riquiqui pour que chaque parcelle de son être vibre à deux cent pour cent. Elle a la rage autant qu’elle redoute que rien ne change, jamais.

Si le Diable était là où on ne l’imagine pas ?
La jeune femme a une très haute idée d’elle-même et c’est très bien car on en a soupé de cette fausse humilité chère à l’éthique chrétienne – qui est, malheureusement, en plein revival. Ne jamais se mettre en avant, s’effacer, se réduire à peu de choses, taire son talent et son génie, faire profil bas. N’est-ce pas diabolique quand on y pense ? Et tellement hypocrite… Pourquoi ne serait-ce pas le contraire ? Pourquoi ne pas briller au firmament ? ne pas s’afficher ? ne pas sauter le plus haut possible ? ne pas revendiquer haut et fort sa singularité, sa force et ses envies ? Pourquoi ne pas crier son désir ? Pourquoi ne pas s’écouter ? Pourquoi ne pas vivre, tout simplement ?

Lire du McLane

C’est physique et psychique. C’est philosophique et sociétal. C’est intelligent et conscient. C’est émancipateur et audacieux. C’est plein de fougue, d’arrogance et de candeur. Avec beaucoup de courage – pour mémo, c’est écrit en 1902 –, Mary McLane a bravé tous les interdits de la société bien-pensante pour faire entendre sa voix et dessiner sa voie.

Aller au-devant, rompre, ne rien admettre, détruire et rejeter tout ce qui, même de très loin, menace une seconde l’indépendance, voici mes lois. Ce n’est pas une politique de conciliation, c’est exactement une révolte.

Bravo Mary McLane, tu sièges au panthéon des personnalités libres et inspiratrices dont nous avons encore tant besoin.

Le point commun entre Mary McLane et moi

Ah, je n’ai pas un seul, mais des points communs avec Mary McLane ! Asphyxie là où j’ai grandi, ne pas me reconnaître dans mon entourage familial et résolution à être abracadabrante, jusqu’au bout !

Que le Diable m’emporte de Mary McLane, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hélène Frappat, Sous-Sol, 2018 (le récit a été publié aux USA en 1902 et s’est vendu à plus de cent mille exemplaires en un mois).

 

2 réflexions au sujet de “« Que le Diable m’emporte » de Mary McLane”

  1. Waouh ! Celui-là, je sens qu’il va me plaire !
    (Rien à voir, mais j’ai eu un énorme coup de cœur pour “Le Chagrin des vivants”, d’Anna Hope.)
    Bonne journée et plein de bises.

    J'aime

  2. J’ai été subjugué par ce récit, autoportrait exalté d’une jeune femme, Mary, génie autoproclamé vivant dans l’attente du Diable, qui doit lui offrir enfin le Bonheur. Elle pourrait être agaçante, mais sa mégalomanie a quelque chose de touchant, de fascinant aussi. Est-elle zinzin ? C’est plus que probable. En tout cas, oui, elle est “abracadabrante jusqu’au bout”.
    Merci infiniment pour cette fabuleuse découverte. Je crois n’avoir jamais rien lu de tel jusqu’ici. Quelle puissance !
    Moi aussi, je veux de l’intense ! Moi aussi, je veux du rouge !
    Lisez, vous comprendrez.

    Aimé par 1 personne

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