Littérature française, Livres

« Voyou » de Itamar Orlev

Temps de lecture : 2’01

C’est ma copine Marie qui m’a vanté les mérites de ce premier roman. Sans elle, je serais passée à côté de cette pépite tout droit venue d’Israël avec un crochet par la Pologne. Il est vrai que d’avoir rencontré l’auteur lors d’une conférence a redoublé mon envie d’en savoir un peu plus sur ce « voyou ». Quelques semaines se sont écoulées entre le moment où je me suis procurée l’ouvrage et celui où j’en ai lu la première page. M’attendais-je à recevoir un tel coup de poing ? Non.

Au départ

Tadek est le père de Michel et le fils de Stefan. Il voit de moins en moins Michel depuis qu’il a merdé au point de faire plier boutique à sa compagne. Il n’a pas vu Stefan depuis plus de vingt ans, quand sa mère l’a pris lui et ses trois frères et sœurs sous le bras, pour fuir un mari alcoolique, dépensier et qui les battait tous comme plâtre. Cap sur Israël.

Désœuvré, perdu, sans le sou, Tadek prend une décision radicale que personne, surtout pas sa mère, ne comprend : utiliser ses dernières économies pour rendre visite à son géniteur dans son pays natal, qui n’en a pas encore fini avec le communisme (nous sommes à la fin des années 1980).

Retrouvailles

Stefan n’a plus rien avoir avec le bel homme, le grand gaillard, qui en imposait. Il se déplace avec une canne, végète dans une maison de retraite miteuse. Son physique a chu mais pas sa rage : les mêmes jurons sortent de sa bouche, la même quantité de vodka y entre tous les jours. Tadek et Stefan entreprennent un voyage pour rendre visite (une dernière fois ?) à la famille restée dans la campagne. Les longues heures de train sont propices à la confidence. La Gestapo. La culpabilité de la mort du père. Le chagrin inguérissable de la perte du meilleur ami. Le camp où il était prisonnier et dont il s’est évadé à travers une canalisation, chevauchant les restes à l’odeur putride de ceux qui avaient bu la tasse avant lui. Aujourd’hui, il va pisser sur sa grille – une dédicace bien sentie. L’image gravée sur sa rétine de cette mère juive qui courait, son bébé mort dans les bras qu’elle ne pouvait se résoudre à abandonner. Les partisans, dont il a fait partie et qui avaient misé sur lui pour régler leur compte aux gars qui avaient trahi la Pologne. Combien de morts sur la conscience ? Quand on aime on ne compte pas. Il paraît que c’est le premier le plus difficile, après on s’y fait.

Quoi ? Tu as tué des pères devant leurs enfants ? Oui, a-t-il admis. […]

« Je vous en supplie, monsieur, qu’ils gémissaient, vous le voyez vous-même, j’ai une famille, des enfants, pitié pour moi, pitié pour eux. » Et moi je leur répondais : « Fils de pute, sale chien puant, salopard, ceux que tu as tués, ils n’avaient pas de famille, eux aussi ? Hein ? Espèce de fumier ! »

Equation impossible

Entre amour et détestation, Tadzio, surnom affectueux que lui donne son papa, et Stefan reprennent l’histoire là où elle s’était arrêtée. Beaucoup de choses ont changé, Tadek est devenu un homme et un père, Stefan un vieillard, mais tout est intact. Comment ne pas exploser quand on voit son père s’attendrir devant deux gamins qui jouent alors qu’il n’a su que cogner les siens, parce qu’ils étaient des « voyous » comme il se plaît à l’expliquer à présent. Comment parvenir à aimer ce père qui a tant fait souffrir ? Comment le détester complètement ? Peut-être en le portant sur son dos quand il ne peut plus marcher, l’humilier pour se venger un petit peu. Mais il suffit qu’il dépose sa tête sur l’épaule de son fils, que ses jambes maigrelettes enserrent ses hanches pour ne pas tomber, pour que le cœur de Tadek chavire. Elle ressemble à ça l’histoire de Tadzio et de Stefan, « je t’aime, mais si tu savais combien je te hais ».

Lire du Orlev

C’est prendre des claques à chaque page.

Le point commun entre Tadek et moi

Tadek et moi avons eu une enfance marquée du sceau de la débrouillardise.

 

Voyou de Itamar Orlev, traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, Seuil, 2018.

3 réflexions au sujet de “« Voyou » de Itamar Orlev”

      1. Et comment ! Je l’ai entamé hier, et d’emblée j’ai compris que j’avais entre les mains un livre d’une rare puissance. Merci à Itamar Orlev, ainsi qu’à la copine Marie et bien sûr à Virginie 🙂

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