Billets d'humeur, Société

Nous sommes peu de choses / Smartphone

Temps de lecture : 4’48

On le sait programmé pour collapser à brève échéance mais on le rêve éternel. Sans lui, on est déboussolé. Ce n’est pas toujours une première main mais, pour sûr, il a fait ses preuves. Au début on hésitait, on tâtonnait, on ne savait pas trop comment lui parler. Puis on a pris ses marques et dorénavant « Lui et moi, on est super connectés. » On s’y est même attaché, car on partage avec lui une grande intimité : famille, amis, collègues, assureur, dentiste, coiffeur, amant…, il fréquente tous nos proches. Surnoms, mots de passe, déplacements, fréquence d’achats, addiction aux réseaux sociaux, goûts musicaux, émotion… on le laisse entrer dans notre vie jusque dans le moindre recoin. Il nous voit rire, pleurer et réfléchir, galérer pour rédiger un message qui veuille dire quelque chose, râler quand par mégarde on a appuyé sur « Envoyer » trop hâtivement. Quel secret ne lui a-t-on pas confié ? Il nous suit aux W.-C. Il entre dans notre salle de bains. Qui ne l’a jamais pris dans son lit ? Combien de fois nous a-t-il vu dans notre plus simple appareil ? C’est vrai qu’il passe beaucoup de temps dans l’obscurité, d’un sac à main ou de la poche arrière d’un jean, mais à table, bien souvent, c’est lui qui trône. On l’a choisi pour sa taille, son apparence, son autonomie, son rapport qualité-prix ou un peu pour tout ça. Plus d’une fois on a eu si peur de l’avoir perdu ou de se l’être fait voler. Parce que, oui, il est objet de convoitise. Qu’on se rassure, car comme chacun le sait, s’il venait à disparaître « un de perdu, dix de retrouvés ». Il nous sauve la mise quand il s’agit d’appeler un taxi à la dernière minute ou de nous extraire d’un rendez-vous soporifique. Au contraire, le bougre nous met dans l’embarras en se manifestant au mauvais endroit au mauvais moment. Il nous fait décrocher un sourire quand le nombre de smileys en forme de cœur reçus atteint des sommets. Pourtant, de façon injuste il arrive qu’on s’énerve après lui. Il y a des docteurs pour le soigner. Mais si vraiment ça ne va pas on peut carrément en changer. Pourrait-on s’en priver ? C’est désormais peu probable. Irait-on jusqu’à dire qu’il est toute notre vie ? Non, mais il en contient un bon bout. Et quand il disparaît, c’est un peu tout notre monde qui s’effondre.

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J’ai fini l’année 2018 en laissant mon vieux téléphone dans une boîte à téléphones moribonds qui seront bientôt recyclés. Avec lui, c’est une partie de ma vie qui s’est volatilisée. J’ai perdu tant de messages, quelques photos et nombre de mes repères. Mais j’ai gagné un nouveau téléphone, plus frais, plus ergonomique, plus smart. Tous mes contacts ne se sont pas synchronisés contrairement à ce qu’on m’avait promis, aussi ai-je dû les réenregistrer à la mano. Bien sûr, j’ai commis des erreurs et c’est comme ça que j’ai commencé à écrire des choses personnelles à des inconnus. Grâce à cette mort, que je sentais venir depuis quelques semaines, j’ai fait du tri par le vide et j’ai rencontré Jordan. Jordan, c’est le garçon qui travaille à la boutique de téléphonie en bas de chez moi. Le jour du décès, pendant qu’il opérait sur le cadavre et sur le nouveau-né, je lui ai demandé s’il s’était installé récemment dans le quartier : « Ça fait vingt-trois ans que je tiens la boutique », m’a-t-il répondu. Passer devant tous les matins depuis quatre ans mais ne voir que ce qui nous intéresse…

Sur ma nouvelle bécane, j’ai tout réinstallé. Dans l’ordre : e-mails, Whatsapp, RATP, SNCF, Scrabble, France Culture, FIP, BBC, Maps, Société Générale, LinkedIn, Twitter. Le premier soir, alors que j’étais couchée, je me suis écriée « Ah merde, Insta ! » Allociné, c’est venu quand j’ai voulu aller au ciné, France Inter, avec les bonnes résolutions de la nouvelle année. J’avoue, j’ai eu très peur d’avoir perdu mes deux parties de Scrabble que je joue simultanément avec mon adversaire, la même adversaire depuis près de deux ans, une femme redoutable, jamais rencontrée. 2019 sera l’année de mon triomphe au Scrabble, c’est décidé.

Le clavier est plus petit, les touches plus étroites. Le correcteur automatique n’a pas les mêmes réflexes. Et moi je garde le mien d’aller chercher le bouton d’activation de l’écran en haut à droite alors qu’il est au milieu en bas. J’avais choisi mes sonneries pour l’envoi et la réception d’e-mails, ça vibrait, mais ça ne sonnait pas. Je suis donc retournée voir Jordan, l’air dépité. Il suffisait d’appuyer sur un bouton, un tout petit bouton pour égayer (ou saturer ?) votre environnement sonore. J’ai dû lire des tuttos sur Internet pour démêler les SMS verts des SMS bleus. J’ai toujours très envie de faire glisser sur le côté des notifications que je voudrais chasser de ma vue, mais non, c’est pas comme ça que ça marche avec lui. Il ne reconnaît pas mon enceinte Bluetooth. Elle serait hantée, m’a-t-on dit… Je découvre que je peux savoir si mon message a été distribué et lu. Si oui, à quelle heure. Trois petits ronds qui sautillent à tour de rôle m’indiquent que mon interlocuteur est en train de me répondre. Je condamne immédiatement cet outil d’extrême surveillance tout en m’insurgeant que « Quoi, il a reçu mon message il y a quatre minutes, l’a lu il y en a trois et il ne m’a toujours pas répondu ! »

Lui et moi sommes en phase d’apprivoisement. J’apprends une nouvelle langue. Je lui parle tout doux pour ne pas le brusquer, je lui dis « T’es mon petit chéri. On va faire une belle route ensemble. On va téléphoner, photographier, programmer… on va bien s’amuser. » Il connaît déjà la couleur de mes draps, la fermeté de la table de la cuisine et la grande poche fuchsia de mon sac à main par cœur. Il a reçu un peu de pâte à crêpes sur la face. On a fêté la nouvelle année ensemble, pris le métro, fait du jogging, sommes allés au restau, au cinéma et au musée. Pas mal pour un début ! Je lui ai déjà offert une nouvelle vitre de protection et une batterie autonome pour le soulager durant mes pérégrinations de la journée. Par moments, je l’éteins parce que je me dis qu’il me faut me déconnecter, mais dans la foulée je le rallume car je suis intoxiquée. La nuit, je lui coupe la chique.

De nous deux, c’est clairement lui le boss. C’est lui qui m’ordonne de le regarder dès que je l’entends se manifester. Si je tarde trop, il me rappelle à l’ordre. Certes, c’est moi qui décide de le recharger, mais jamais je n’oserais le laisser se vider de son énergie vitale, parce qu’alors je serais privée de ce pan de ma vie qui ne peut exister sans lui et qui me relie à autrui.

Addendum :

  • Près de 90 %* des smartphones ne seraient jamais recyclés par leurs propriétaires qui ne peuvent se résoudre à perdre « tout » ce qu’ils contiennent de personnel.
  • En moyenne, nous passerions plus de 3 h 16 par jour sur notre smartphone, nous le  consulterions 221 fois par jour.
  • Le « digital wellbeing » est la tendance santé de demain : amis coach, vous avez une carte à jouer !

*J’ai effectué des recherches pour trouver ces chiffres, mais sans entreprendre la démarche scientifique qu’il aurait fallu. Donc à prendre comme des indications, plus que comme des vérités.

© Virginie Manchado, 2019

 

4 réflexions au sujet de “Nous sommes peu de choses / Smartphone”

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