Littérature étrangère, Livres

« My Absolute Darling » de Gabriel Tallent

Temps de lecture : 2’23

« My Absolute Darling », ça veut dire « mon amour absolu » mais ça ne sonne pas aussi bien en français qu’en anglais. L’objet de cet amour absolu, c’est Julia, dite Turtle, dite Croquette.

Papa et rien d’autre

Le matin, elle descend à la cuisine, gobe des œufs, attrape une canette de bière qu’elle jette à son père qui la saisit en plein vol. Ça ne rate jamais. Ces deux-là n’ont pas besoin de se parler. Leur fusion est telle que les mots n’auraient aucun sens. Ils sont tout l’un pour l’autre. Ils vivent dans une maison isolée, entourée de champs, l’océan n’est pas loin. Sous couvert d’intérêt écologique, de préparation à la fin du monde, de refus de la société de consommation, Martin a fait de Turtle une enfant à part. A 14 ans, elle manie les armes comme personne, sait se repérer en forêt la nuit, allumer un feu sans briquet… − enseignement qui va lui permettre de sauver des vies, mais qui pourrait bien se retourner contre celui qui l’a prodigué…

Leur relation père-fille fusionnelle à l’air chouette, mais si ça en a l’air, c’est qu’en réalité ça ne l’est pas. Martin fait la pluie et le beau temps. Il peut s’agenouiller devant sa fille pour contempler sa beauté :

Oh, Croquette. Oh, mon amour absolu.

Puis basculer dans l’humeur la plus noire, la ridiculiser, l’humilier, la violenter, la forcer à commettre l’irréparable.

− Tu es à moi, dit-il. Espèce de petite connasse, tu es à moi.

− S’il te plaît, papa, dit-elle, les mains jointes comme en prière, le visage dans la boue. Arrête, s’il te plaît, arrête.

Face à lui, rien ni personne pour le stopper. Il y a bien une prof du lycée qui pressent des abus. Quant au grand-père chéri, il marche sur des œufs avec son propre fils.

Vient l’intrus

Sous l’emprise de son père, normal, elle n’a que lui, Turtle oscille entre fidélité à celui qu’elle aime autant qu’elle le haït et puissant désir de liberté. C’est bien connu, il faut toujours une tierce personne pour détruire l’équilibre construit à deux. Ici, c’est en la personne de Jacob qu’elle intervient. Un adolescent à peine plus âgé que Turtle et au contact de qui la jeune fille va prendre goût à l’émancipation. Dès lors, elle entrevoit la possibilité d’un autre monde : plus opulent, aimant, drôle, sain. Mais comme on peut s’y attendre, ses incartades loin du périmètre délimité par son père ne vont pas aller sans des mesures répressives. Soumission docile ? Emancipation ? Quel choix fera Turtle ? En aura-t-elle seulement un ?

Lire du Tallent

Faux polar tenu par un suspense : l’issue de la relation entre Turtle et son père. L’écriture est généreuse, les images sont belles, les sensations très fortes. C’est cinématographique et pourtant, ça n’est pas du cinéma. Cette réalité-là existe de par le monde.

My Absolute Darling, c’est imagé, tendu, sauvage mais un poil domestiqué, comme Turtle. C’est puissant. J’attends le deuxième roman de ce monsieur Tallent, qui a bien du talent – mais qui a beaucoup travaillé : huit années pour écrire cet « Absolute Darling », une belle preuve de persévérance.

Le point commun entre Turtle et moi

Turtle et moi avons en commun le surnom « Croquette ».

My Absolute Darling de Gabriel Tallent, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski, Gallmeister, 2018.

© Virginie Manchado, 2019

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