Histoires et récits, Mes chroniques de Londres

Mes chroniques de Londres / I beg your pardon

« I beg your pardon »

Temps de lecture : 6’52

Nous voici, mes camarades et moi-même, diplômés de Imperial College. Cinq jours à Londres, mais sans avoir vu la ville. Cinq jours à plancher from 9am to 7pm sur des business models, à faire du design thinking, à capter la différence entre un fait et une perception, à travailler en team, parfois à des jeux de Lego – oui, oui, on a bien fait des Lego à Imperial College, et je peux vous garantir que c’est tout sauf facile. On a compris pourquoi et comment networké, etc. ef1b0472-0c76-4e60-9c62-93b2838dd827Beaucoup de réflexion et de franches rigolades, quelques prises de tête, de nombreux sandwiches avalés. Tous les matins un camarade de promo me rapportait la barre de Kit Kat que son hôtel mettait à sa discrétion. Un autre qui travaille dans l’hôtellerie m’a confirmé que Meghan Markle is such a bitch. Pas mal de « pfff » et de « oh là là » lâchés ici et là. Un après-midi je n’en pouvais plus, j’ai retiré mes chaussures. C’était franchement épuisant et cela m’a empêchée d’écrire quoi que ce soit de la semaine. Mais, une pépite s’est glissée dans le programme de la dernière journée…

Vendredi matin, comme la veille et l’avant-veille, je tombe du lit. A 7h26, j’ai fait mon check-out, laissé ma valise à la consigne de l’hôtel et prévenu mes camarades de ne pas m’attendre pour aller en cours. Je décide de marcher parce que c’est de ne l’avoir pas fait les jours précédents qui a grillé mes neurones. Le nez camouflé dans mon écharpe je brave le froid matinal et me lance sur Shaftesbury Avenue. Il fut un temps où ces rues et ces avenues n’avaient aucun secret pour moi, parce que Londres était ma ville. J’avais même envisagé de devenir « cab ». Depuis mon départ, il y a huit ans, j’y suis peu retournée et j’ai oublié. Décidée à me rafraîchir, corps et mémoire, je prends la direction de Picadilly Circus. Nous sommes rares dans les rues. Tous vont travailler, comme ces quatre ouvriers que j’entends jurer à coup de « fucking bastard ». Je fais des détours par Seven Dials, une boutique familière est toujours là. Je passe devant une salle de musical où j’étais allée voir Priscilla Queen of the Desert. The Curzon Cinema ! Comment avais-je pu oublier que j’avais fréquenté cette salle obscure ? img_0235
China Gate à ma gauche. Dans la nuit finissante l’écran publicitaire de Picadilly Circus diffuse sa lumière jaune. Ça saute au rythme du changement de pubs. La place a une allure de studio de cinéma. Les passants sont les figurants, pendant ce temps les acteurs sont dans un préfabriqué en train de se faire maquiller. Je vois un jeune homme sportif en train de dresser son chien. Il lui ordonne de traverser, d’attendre, lui-même traverse puis surveille le trafic, et moi aussi du coup parce que j’ai peur qu’un cab ne déboule mais non. Un coup de sifflet bref et le chien accourt, accueilli par des mots réconfortants. Je m’engage vers Green Park, je surveille l’heure pour ne pas rater le début du cours. Fortnum & Mason, Waterstones (l’une des plus grandes librairies au monde), la salle où j’avais vu une expo sur les pré-Raphaëlites, je m’arrête un instant devant l’échoppe d’un « chemist & perfumer » établi depuis 1849. Je reprends ma marche, mes yeux sont attirés par les chaussettes orange d’un homme d’affaires en costume noir. Je suis à la fois une touriste et une Londonienne qui va travailler. J’arrive à Green Park, j’ai terriblement envie d’aller dans le parc. Je suis très tentée de sécher le cours. J’ai besoin de silence. Je prends une allée, celle-là où mon amie Anne m’avait annoncé par téléphone sa première grossesse. Je caresse l’écorce d’un arbre. Ça sent bon. J’observe des canards aux plumes bleues, vertes ou mordorées. J’aimerais qu’ils s’envolent. Je me pousse sur le côté pour éviter un joggeur qui me remercie. En Angleterre, il faut marcher du bon côté parce qu’on suit les lignes, les règles, on fait ce qu’on veut dans la limite du respect d’autrui. J’aperçois Buckingham Palace. La reine s’apprête-t-elle à sortir ? En cours j’ai appris qu’une camarade l’avait croisée trois fois en une semaine de vacances. Et moi, jamais ! That’s so unfair. Le temps file et je finis ma boucle dans le parc, je m’engouffre dans Green Park Station et monte dans le premier métro. J’arrive en cours en avance, un gobelet de boisson chaude à la main, l’esprit aéré, le corps saisi par le froid piquant. Jamais un cours n’a été aussi délicieux que celui-ci.

Il est midi. Le cycle à Imperial College se termine. Pour aller déjeuner avec mon ancienne directrice, je marche de nouveau, cette fois dans Hyde Park. Les allées pour les chevaux, celles pour les cyclistes et celle que j’emprunte. Au loin les rosiers qui attendent le printemps. img_0225Pas d’écureuil gris en vue. Une dalle en l’honneur de Diana – outre-Manche, qu’on le veuille ou non, il y a des choses auxquelles on n’échappe pas. Les distances sont très longues à Londres, je dois accélérer la cadence et prendre un bus. Vais-je savoir lequel ? Je traverse, trouve le premier arrêt, vérifie les directions, il est « due » dans une minute, j’ai ma Oyster en main, je le hèle, hop, je suis dedans. Je m’amuse à répéter le nom de l’arrêt après la voix enregistrée « 19 to Finsbury park Station », c’est comme ça que je travaillais ma prononciation à l’époque. Pour le déjeuner, Soho. Ah oui, j’avais pris des cours de yoga dans une salle par là, même que j’en avais sacrément bavé au tout début. C’était l’époque où j’avais décidé de devenir prof de yoga, à cet effet mon copain de l’époque m’avait surnommé « Rajvannah Banana ». Le déjeuner est un temps suspendu entre récap, bilan et nouveauté, le tout dans une même convivialité retrouvée. Puis je reprends mes déambulations solitaires dans les rues de Londres : Trafalgar Square, Embankment, je traverse la Tamise dégueulasse et contemple ses gros remous, Big Ben en travaux, South Bank, le BFI, Sommerset House, Covent Garden. Comme toujours, plusieurs personnes me demandent leur chemin, j’ai su mais je ne sais plus très bien. Par moments vous avez les choses bien en main puis elles glissent, vous échappent, sans même que vous vous en rendiez compte. Retour à l’hôtel, retrouvailles avec mes camarades. Sensation plaisante d’avoir été et de ne plus être parce qu’aujourd’hui je suis ailleurs. Nous nous dirigeons en groupe vers la gare. Quelques mètres plus tard nous rebroussons chemin, nous avions oublié les valises.

Dans le train du retour, avec une amie, celle-là-même qui a vu la reine trois fois, nous commençons par convertir des livres sterling en euros, puis des euros en francs. On télécharge un convertisseur et on se lance dans des comparaisons folles : le prix des billets de train pour aller à Londres : 108 € (nous avons fait une très bonne affaire) soit 708 francs « 708 francs, tu te rends compte ! » Honnêtement, non, je ne sais plus ce que ça représente. Le montant du loyer de mon premier appartement d’étudiante, c’était rue des Poutiroux (1800 francs). Le prix du Malabar rose, ou bigoût rose et jaune, que nos parents nous achetaient en même temps que leurs clopes, qu’ils fumaient dans la voiture toutes vitres montées, (30 centimes de francs). Une baguette, le SMIG, etc. Des francs nous basculons aux anciens francs :  » Quand ton grand-père te dit que ça a coûté 700000, en fait il veut dire 7000, soit 1066 €. » Donc 700000 = 1066, c’est dingue ! Nos calculs nous amusent un bon moment, après quoi on parle chat et animaux jusqu’à ce que la gare du Nord pointe le bout de son nez.

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Ce study tour était le troisième et le dernier de notre programme. D’abord, il y a eu la Chine, puis San Francisco et enfin Londres. Chacun avait sa tonalité. C’est le dernier qui m’a à la fois le plus fatiguée et emballée. Les cours étaient très riches, très denses, interactifs. Tant de choses ont été abordées qu’il me faut laisser décanter pour en mesurer leur portée. En revanche, de Londres, je sais déjà ce que je vais garder en mémoire. A Imperial College, durant une pause, je vais aux toilettes, en sortant un homme, qui ne m’a pas vue, ouvre brusquement la porte sur moi mais sans me bousculer. « I beg your pardon », s’empresse-t-il de me dire, dans ce mélange de voix ourlée et éthérée dont seuls les Anglais ont le secret.

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Je m’étais fixée pour mission de boire le thé avec Queen Elisabeth et de faire du shopping avec Kate Middleton, j’ai échoué. Tant mieux, comme ça je reviendrai à Londres.

Comme à l’aller, une chanson en guise de conclusion, en la compagnie de Benjamin Clementine :

https://youtu.be/6RJMhYtYKMQ

And God Save the Queen !

2 réflexions au sujet de “Mes chroniques de Londres / I beg your pardon”

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