Billets d'humeur, Société

Catsi75, où es-tu ?

Temps de lecture : 5’11

C’est officiel, Catsi75 m’a lâchée. Elle ne répond plus à mes invitations à jouer une nouvelle partie de Scrabble en ligne. Je suis e-ffon-drée. Cela faisait vingt mois que Casti75 et moi jouions au Scrabble à raison d’une dizaine de parties par semaine. Les jours de grand pic, deux à trois manches. Et jusqu’à deux parties simultanément. J’avais à peine fini de faire un mot que j’en faisais un nouveau pour la seconde avant de devoir rejouer pour la première… Avec Catsi75, je savais qu’en jouant le soir ce serait mon tour au petit matin. C’était réglé comme du papier à musique.

J’avais « rencontré » Catsi75 par « choix de joueur aléatoire » rapidement après mon inscription. Il faut dire que le Scrabble et moi c’est une grande histoire d’amour qui remonte à mon enfance. Dès que j’ai su lire, ma grand-mère maternelle, une passionnée de dictionnaires (après on s’étonne que j’aie gagné ma vie, en tant que correctrice de copies), m’a initiée au Scrabble. Trente-cinq plus tard, ça continue. Entre mamie et moi, les règles sont simples : on joue compulsivement, sans compter les points. Sur des bouts de papiers jaunis ma grand-mère a noté de son écriture appliquée des listes de mots en deux ou trois lettres et de mots comprenant les lettres « x, y, k » ou « z ». On n’a aucune idée de leur signification, mais ça n’a aucune espèce d’importance, le tout étant de placer TOUTES ses lettres. Un Noël, elle s’est vu offrir un dictionnaire spécial Scrabble, un autre encore un plateau très moderne, mais qui a pris l’eau entretemps. Le premier plateau date de 1955, il est quelque peu noirci par les fumées de l’incendie qui a ravagé la maison, mais il fait l’affaire et au final, c’est celui-là qu’on utilise. On enchaîne les parties à toute berzingue. On n’a pas le temps d’aller faire pipi. Parfois d’autres personnes se joignent à nous mais, en toute honnêteté, le jeu perd de sa saveur.

Contrairement avec mamie, Catsi75 et moi comptions les points. Le jeu nous félicitait dès qu’on franchissait la barre des 36 points et déclenchait des feux d’artifice lorsqu’on atteignait des scores mirobolants. C’était une partenaire redoutable, qui m’a battue à plates coutures à de multiples reprises. Le genre d’adversaire que vous pensez avoir écrasé avec un mot à 76 points et qui telle un Phénix renaissant de ses cendres vous plie sur le sprint final. Elle sort de son chapeau magique un « x » ou un « z » qui compte triple, couplé d’un Scrabble – un mot de sept lettres, je le rappelle aux non-initiés – et bim, la partie est pliée. Faut pas avoir d’ego pour jouer contre Catsi75.

Tu as perdu contre Catsi75.

Tu as reçu une invitation de Catsi75 à jouer une nouvelle partie !

Vous aurez noté que ce jeu tutoie ses joueurs, ce qui a le don de m’irriter.

Un moment, j’ai eu un autre partenaire, mais après avoir joué deux mots il m’a demandé pourquoi je ne mettais pas de photo de profil. De toute façon, entre Catsi75 et moi c’était la communion, l’osmose d’avoir trouvé son alter ego, comme au tango ou au patinage artistique. Un partenaire, c’est sacré. Car il y a un rythme, une tension, un engagement et un niveau à respecter.

Catsi75 et moi ne nous sommes jamais parlées. Pas un seul message. Pourtant, j’ai failli lui écrire un jour où je partais dans un endroit sans Wi-Fi pour la prévenir que je n’allais pas pouvoir m’adonner à mon vice avec la même régularité que d’habitude. Je n’ai pas eu besoin de briser notre silence car, heureusement pour moi, j’avais trouvé un spot où ça captait.

J’ai joué au bureau, après l’amour – no comment, combien d’entre vous s’empressent de fumer une cigarette ou de prendre une douche ? unnamed– et même en cours de MBA, c’est moche, je sais. Je me suis réfugiée aux toilettes prétextant une envie pressante pour prendre connaissance de l’avancée du jeu. Un mot avant la douche, un mot après, entre deux tartines, dans le métro, et même en marchant dans la rue. Ça s’appelle une addiction, aussi « intellectuelle » soit-elle.

Contrairement à moi, Catsi75 affichait une photo de profil. Elle en changeait régulièrement, c’est ce qui me permettait d’imaginer sa vie. Rapidement j’ai été convaincue que c’était une femme. Un jour elle a affiché une photo de deux femmes, j’en ai conclu qu’il s’agissait d’elle et d’une amie. Pourquoi Catsi75 ? Je n’ai jamais cru qu’elle avait 75 ans. Peut-être était-elle née en 1975 ? ou bien qu’il y avait eu soixante-quatorze  Catsi avant elle au moment de son inscription ? Va savoir. Moi je m’appelais bien « VideVivi ». Dans mon esprit, c’était « Vi » comme dans « Vivi », mon surnom, et dans « vie ». Quand on m’a demandé si je me considérais comme « vide-vie », j’ai compris que mon pseudo craignait grave. Je crois que Catsi75 vivait à la montagne, dans les Alpes. Sa photo de profil montrait souvent des sommets enneigés, le télésiège et des pistes en hiver, des vaches en paturage en été. De temps en temps une barque amarrée à marée basse, j’en concluais qu’elle était partie en vacances à Arcachon. Des palmiers : des vacances à Nice ? Dubai ? ou aux Antilles ? Catsi75 était beaucoup plus respectueuse des traditions que moi. A Noël : du pain d’épices et des bougies. Le 1er janvier « Bonne année ». A Pâques « des œufs ».

J’ai calé à plusieurs reprises, j’en avais ras-le-bol. Du coup je m’amusais à faire des noms de marques ou les noms de famille de mes amis. Ce jeu est retors : il t’indique combien de points tu peux faire mais il refuse tes mots au prétexte que ce sont des noms propres. J’ai même fait des mots en anglais. Ça, c’est très éprouvant parce que le mot vient tout seul. Le « k » et plus loin le « w », si abondants dans la langue de Shakespeare et si rares dans celle de Molière, qui s’imposent d’eux-mêmes, sur une lettre compte triple qui plus est. Refusé !

J’ai l’air comme ça d’avoir été une piètre joueuse mais la vérité, c’est que je lui ai fait sa fête plus d’une fois à la Catsi75. Notamment au printemps 2018, où j’étais dans une phase ascendante, et aussi en ce début d’année 2019. Dans ses bons vœux, un ami a même souhaité mon triomphe total et définitif au Scrabble. J’y ai cru et patatras, elle n’est plus là.

Chères lectrices, chers lecteurs, je m’en remets à vos lumières. Comment comprendre la défection de Catsi75 ? Dois-je voir là l’occasion idéale de faire une cure de désintoxication ? Ou au contraire, la faire rechercher par les services secrets ? Si elle était une espionne russe ? et moi qui ai regardé un documentaire sur Saint-Pétersbourg sur Arte pas plus tard qu’il y a deux semaines. Je suppute, mais s’il le faut, elle a fait une chute mortelle sur une piste noire verglacée des Alpes. Ah Catsi75, que ton absence m’est cruelle et combien ce cher Lamartine avait raison d’écrire qu’un « un seul être vous manque et tout est dépeuplé ».

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