Billets d'humeur, Féminisme, Société

Qui élève nos enfants ?

Temps de lecture : 4’16

Vous êtes expatriés dans une grande ville asiatique. Vous occupez un poste à responsabilité, vous gagnez beaucoup d’argent, et vous en avez besoin parce que là-bas tout coûte cher, très cher — un an d’enseignement en école maternelle : 17 000 €. Vous travaillez beaucoup. Le matin un taxi vous emmène au bureau, le soir vous rentrez au plus tôt à 19 heures. A 21 heures, après avoir dîné et souhaité une bonne nuit à vos enfants vous vous y remettez jusqu’à 23 heures, parfois minuit. Et ça recommence le lendemain et le jour d’après. Votre mari en fait autant. La personne qui passe le plus de temps avec vos enfants, c’est une nanny. Elle loge chez vous, dans une chambre sans climatisation ni fenêtre alors que la température moyenne avoisine les 30°, elle a ses propres toilettes et salle de bain, mais c’est dans la vôtre qu’elle douche votre progéniture. Les appartements ont été conçus de façon à ce que votre nanny ait sous les yeux votre mode de vie mais que vous n’ayez jamais le sien.

Quand vous vous levez le matin, elle a déjà pressé des oranges pour vous servir un jus délicieux. Vous ne prenez plus la peine de débarrasser la table. La dernière fois que vous avez changé les draps remonte à si loin que vous ne savez même plus en quoi ça consiste. Elle fait les courses, la cuisine, le ménage – traduction : elle nettoie les saletés que vous produisez et prépare tout pour que vous en produisiez de nouvelles. Vous lui montrez des recettes de votre pays d’origine et c’est génial parce qu’elle sait les reproduire immédiatement ! Le week-end vous jouez avec vos enfants mais dès qu’ils pleurent ou sont ronchons, c’est vers elle que vous vous tournez. Le dimanche, c’est repos pour elle, donc pas pour vous. Mais avant de partir rejoindre ses copines au cours d’anglais que vous lui offrez elle a pris soin de dresser la table du petit-déjeuner. Elle sera rentrée en fin de journée pour vous servir un bon dîner. Son contrat vous oblige à lui payer un aller-retour par an chez elle mais, grand prince, vous lui en payez deux. Sur place elle a laissé des enfants, qui sont élevés par leur père, tante, grand-mère…

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Unknown

Il y a quelques années déjà, j’avais vu un film brésilien au cinéma, Une seconde mère (de Anna Muylaert dont « le 1 » a parlé dans son numéro 219 du 3 octobre 2018) mais c’est lors d’un séjour chez des amis à Singapour que cette situation m’a véritablement frappée. Dans ce film, on constate combien l’enfant de la maison a tissé un lien supérieur plus puissant avec celle qui l’élève qu’avec sa mère biologique. C’est normal, ça s’appelle « l’attachement ». Le phénomène qui fait que le petit s’attache à l’adulte qui va s’occuper de lui, quel qui soit, quoi qu’il fasse, en bien ou en mal, et qui détermine sa survie. Dans le film on voit que la « mère », domestique de surcroît, peine à dialoguer avec sa propre fille car ne l’ayant pas élevée.

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Le premier bilan que j’ai tiré de cette situation, c’est que c’est fou comme très rapidement une espèce de nonchalance s’empare de vous dès lors qu’une tierce personne fait tout pour vous. On en viendrait même à trouver tout naturel de se faire ainsi servir.

Le deuxième, c’est que c’est très étrange d’avoir une personne étrangère à votre famille en permanence avec vous, chez vous, qui entre tellement dans votre intimité. Comment parvenir à faire l’amour avec la nanny qui dort derrière la cloison ? Comment se disputer, pleurer, parler de choses intimes ou personnelles, se promener en pyjama… ?

Tout aussi terrible, et c’est là mon troisième constat, c’est qu’en tant qu’expatrié vous n’avez pas d’autre choix que celui d’avoir une nanny chez vous. Le rythme de vie est juste intenable. Nous voilà dans un monde, façonné par nos jolies mains et notre petite tête, dans lequel une brassée d’hommes et de femmes travaillent comme des forcenés. Bien souvent ils assument deux postes à la fois et sont accablés de responsabilités les faisant sombrer en burn-out, alors que des millions de gens pointent au chômage. Ces esclaves du travail, à qui ils consacrent des dizaines d’heures quotidiennement, n’ont pas le temps d’élever leurs enfants alors ils font appel à d’autres personnes pour les élever, des personnes qui elles-mêmes n’élèvent pas leurs propres enfants. Tomber en admiration ou inanimée devant un tel processus, j’hésite.

Dans un second temps j’ai parlé et questionné mes hôtes sur le sujet afin d’élargir ma réflexion. « Elle est contente d’avoir du travail et de pouvoir nourrir sa famille comme elle n’aurait jamais pu le faire en restant chez elle. » « Chez nous, elle est bien traitée » – parce que sévices sexuels il y a, bien sûr, humiliations régulières aussi, du type nettoyer le sol de la maison au chiffon à quatre pattes. Vous noterez que les nannys sont toujours des femmes, ça vous étonne ? « Dans son pays les enfants appartiennent à tout le monde et sont élevés par tout le monde, ce n’est pas comme en France. »

Forte des ces retours, j’ai regardé de nouveau cette super nanny. Elle souriait, préparait son sac de plage où l’attendaient ses copines nannys expatriées. Joie sincère, sentiment de liberté et d’émancipation, satisfaction d’être là ou masque de façade, comment savoir ?

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En guise de conclusion, aucune certitude, que des questions : offrir un emploi à une mère de famille sans le sou quitte à la déraciner et à la priver de ses enfants ? avait-elle envie d’avoir des enfants ? lui donner des outils d’émancipation ou l’aliéner ? renoncer à avoir/voir ses enfants ? se consacrer à son travail ? revoir à la baisse son niveau de vie ? S’imaginer à la fin de sa vie, se retourner et se demander ce qui et ceux qui auront vraiment compté ? Des questions et un rêve : réinventer une société dans laquelle on partagerait son quota d’heures de travail et ses responsabilités, où la valeur travail n’écraserait pas les autres, où chacun disposerait de temps libre dont il disposerait à sa guise, où l’on n’aurait pas à faire le choix entre carrière et famille et vie personnelle, où l’on ne serait pas obligé de déraciner les uns pour nettoyer les autres.

3 réflexions au sujet de “Qui élève nos enfants ?”

  1. C’est bien triste mais c’est le quotidien de tellement de familles et les enfants dans tous ça? Comment ils ressentent le manque de leur parent? On se dit que l’on travaille pour eux, qu’ils pourront bénéficier de tous cela, mais parfois ce qu’un enfant à besoin c’est de la présence de ces parents et de leur attention.

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