Littérature française, Livres

« L’arbre monde » de Richard Powers

Temps de lecture : 3’14 

Si tu gravais ton nom dans l’écorce d’un hêtre à un mètre de hauteur, à quelle hauteur serait-il au bout d’un demi-siècle ? Elle adore la réponse à cette dernière question : un mètre. Encore un mètre. Toujours un mètre, si haut que pousse le hêtre. Elle adorera toujours cette réponse, un demi-siècle plus tard.

Cette petite fille qui rit à gorge déployée en écoutant la réponse à la question posée par son père deviendra une des plus grandes spécialistes des arbres au monde. Son travail impactera les autres personnages qui habitent ce roman autour de l’arbre monde. Ils s’appellent Mimi, Doug, Pat ou Dorothy. Ils se côtoient de près ou de loin et ont un point commun : l’arbre. Qu’ils en plantent, en défendent, en regardent pousser ou se dépouiller, en fassent brûler ou en chérissent, leur vie tourne autour d’eux.

Tout et tous pour l’arbre

Ce n’est pas le début du roman mais ça en est le cœur : défendre un arbre, Mimas, d’une mort certaine et cruelle, d’une mort qui entraînera la mort de tant d’autres espèces et à terme de gens. Cinq des neuf personnages de ce roman polyphonique ont décidé de tout faire pour le protéger des bûcherons, quitte à s’enchaîner autour de lui. Mimas est plus vieux que Jésus-Christ le serait s’il n’avait été crucifié. Il est immense et majestueux, il a pris son temps pour arriver à ce résultat, mais en une vingtaine de minutes il sera abattu puis débité.

Ce roman, c’est la lutte. D’un côté, les fervents défenseurs des arbres mondes, des arbres qui contiennent toute la vie et dont l’Homme a cruellement besoin pour exister, pour ne pas succomber au réchauffement climatique ou à des glissements de terrain. De l’autre, les adeptes de l’abattage qui voient la récolte immédiate qui sera bientôt transformée en espèces sonnantes et trébuchantes. Pour eux il n’y a pas de temps à perdre car « c’est ça qui est marrant dans le capitalisme : l’argent qu’on va perdre en ralentissant est toujours plus important que l’argent déjà gagné ».

De cette lutte des vies seront marquées à tout jamais. Car des choix auront été faits : se battre ou pas. Si oui, jusqu’où aller ? Et comment vivre avec ce qui ne peut plus être effacé ? Car l’économie, l’amour, la législation et la Grande Histoire continuent de dérouler leur programme sans douter un seul instant.

Tout ce que j’ai appris sur les arbres au cours de cette lecture

Bois de chauffage, ombre, obstacle, couleurs en automne, senteurs de printemps, racines qui nous font trébucher… c’est ce que nous voyons, mais regardons-nous vraiment l’arbre ? Les mots « arbre » et « vérité » ont la même racine étymologique. Les arbres sont dotés d’une mémoire. Ils sont sensibles aux couleurs. Ils forment des partenariats entre eux. Certains ont besoin des incendies pour exister, d’autres stockent de l’eau. Une forêt sait des choses. Elle a un cerveau. Elle prend des décisions. Sous terre, il y a une pensée, une conscience, qui nous dépasse. Les arbres sont un peu humains et les humains un peu arbre :

Vous et l’arbre de votre jardin êtes issus d’un ancêtre commun. Il y a un milliard et demi d’années, vos chemins ont divergé. Mais aujourd’hui encore, après un immense voyage dans des directions séparées, vous partagez avec cet arbre le quart de vos gênes…

Ils étaient là avant nous, le seront-ils après nous ?

Lire du Powers

En refermant la dernière page de ce livre, j’ai eu une furieuse envie de forêt. J’ai chaussé mes chaussures de randonnées et je suis partie au bois de Vincennes ; on prend ce qu’on a comme forêt à portée de main. J’ai marché dans l’herbe mouillée, j’ai couru. J’ai retiré mes écouteurs pour entendre le murmure des arbres.

En fait, je n’ai fait que survoler ce livre tant il est profond. Je crois bien que je vais le relire.

Le point commun entre Patricia Westerford et moi

Parmi tous les personnages, j’ai choisi celui de Patricia Westerford car c’est en elle que je me reconnais le plus même si Patricia en connais un rayon sur les arbres, contrairement à moi. Mais comme elle, il me plaît de les embrasser, des les caresser, de leur parler. Patricia, bien que tu ne sois qu’un personnage de fiction, grâce à toi je ne regarderai plus les arbres, je les verrai vraiment.

L’arbre monde de Richard Powers, traduit de l’anglais (États-Unis) par Serge Chauvin, Cherche Midi, 2018.

© Virginie Manchado, 2019

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