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Retour sur expérience / Projet livre vivant / « La Dernière Fois »

Temps de lecture : 7’46 

Dans mon dernier article, je vous racontais mon histoire, « La Dernière Fois », que j’ai partagée avec plein de lecteurs en tant que livre vivant. Aujourd’hui, retour sur mon expérience de livre vivant.

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Le temps de chaque consultation était de 20 minutes, le récit durait une quinzaine de minutes, les minutes restantes étaient dédiées à l’échange entre lecteur et livre vivant.

– Lors de la première session de 3 heures en bibliothèque, j’ai été consultée 3 fois.

– Lors de la deuxième session de 3 heures en bibliothèque, j’ai été consultée 7 fois.

– Lors de la troisième session de 3 heures en bibliothèque, j’ai été consultée 6 fois.

– Lors de la dernière session de 3 heures en bibliothèque, j’ai été consultée 6 fois.

En tout : 22 consultations + de nombreuses répétitions, en solo (tous les jours chez moi), et 2 avec Christine (une des porteuses du projet) = j’ai dû raconter « La Dernière Fois » quelque 80 fois.

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Je dois dire que jusqu’à la dernière minute j’ai hésité à aller à la réunion de présentation du projet « livre vivant ». C’est un être cher qui m’en avait parlé en me disant « Tiens, ça pourrait t’intéresser ». C’était un lundi soir. Je n’étais pas sûre d’avoir bien saisi le concept, mais sur un coup de tête j’ai décidé d’aller voir d’un peu plus près de quoi il en retournait. Quand je suis arrivée à la Maison des Métallos, il restait une chaise libre. Juste devant Fanny et Christine, les deux porteuses du projet. J’ai tout de suite été happée. Et je savais que je voulais écrire mon histoire avec Christine. Je savais aussi que je voulais parler de la mort de ma mère et de cette journée à l’hôpital, de « ma dernière fois ». Mais je ne savais pas comment. Aussi, je suis rentrée chez moi à pied, comme bien souvent, en retournant le sujet dans ma tête. En me demandant quoi dire, jusqu’où je pouvais aller, et surtout comment le dire pour que ce soit tenable pour moi, et pour mon lecteur. Deux jours plus tard je suis arrivée à ma première répétition avec Christine – nous avions deux sessions de deux heures pour monter mon histoire et que je m’entraîne, à la suite de quoi j’étais « lâchée dans la nature » et responsable et de mes répétitions et de ce que je dirais lors des consultations. Comme je l’avais pressenti, dès la première répétition, l’alchimie entre Christine et moi a été totale. En une heure nous avions déjà structuré mon histoire, trouver les articulations et les soutiens narratifs. Encore une répétition de deux heures et j’étais lancée.

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Etre un livre vivant a été une expérience d’une richesse infinie. Ces 22 consultations ont été joyeuses, colorées, différentes. Il y a eu cette ado aux joues rebondies qui est partie en me disant « Bon courage ». Cette dame qui n’arrêtait pas de commenter tout ce que je disais et avec laquelle j’ai dû « réécrire » mon histoire. A la fin elle m’a dit qu’elle était très émue parce qu’elle n’avait pas su quoi faire quand sa mère est morte : devait-elle montrer le cadavre rigide à ses enfants, eux qui l’avaient toujours vue sautillant partout ? Elle a voulu savoir si je racontais d’autres histoires dans d’autres bibliothèques. Cette autre dame qui m’a répété que ce n’était pas de ma faute. Et ce vieil Algérien que mon histoire avait fait penser au rap qu’il écoutait (son fils lui avait dit : « Quoi ?! toi papa, tu écoutes du rap ?! »). Les messages de ces rappeurs étaient les mêmes que le mien « dire au revoir », et nous avons parlé du mouvement de révolte pacifique en Algérie. Ce jeune homme qui m’a profondément touchée : tout le temps de mon récit, il est resté le regard fuyant, semblant ne presque pas m’écouter et à la fin, il a simplement relevé la tête vers moi pour me dire « merci, c’était très beau ». Une dame au visage d’acier est restée impassible jusqu’aux deux tiers de mon récit, puis ses cils ont commencé à tressauter et son armure s’est fendue, alors elle a pleuré comme une fontaine. Combien m’ont dit reconnaître ma vendeuse de chaussures, une vendeuse de chaussures exceptionnelle n’est-ce pas ? et combien m’ont dit regretter tant et plus une vendeuse de chaussures adorée ? Combien m’ont dit avoir perdu leur mère enfant ou avoir failli la perdre ou avoir été élevés par leur grand-mère ? Combien m’ont dit avoir eux aussi dit au revoir à leur grand-mère un dimanche soir ? Ou ne pas savoir comment expliquer la mort à leurs enfants ? Adorer les Pims à l’orange ? Et l’inspecteur Columbo – il y a quelques jours, grosse fatigue : toute la journée, en culotte, tee-shirt et chaussettes sous la couette, avec chat, thé et chocolat, et Columbo, de façon monomaniaque recommencer par la saison 1 épisode 1, puis saison 1 épisode 2… Il y a eu cette fille qui souriait en permanence, à la limite du rire, et qui à la fin a conclu par « je ne peux rien dire, il me faut digérer à présent ». Cette camarade livre qui pendant le projet a dû repartir en urgence en Colombie pour dire au revoir à sa grand-mère. Celle-ci est morte à son retour. Et le jour de sa mort, elle était en bibliothèque prête à raconter son histoire. Il y a eu ce garçon à la voix si douce qui cherchait ses mots pour exprimer toute son empathie à mon égard. Combien ont regardé mes chaussures ? Une lectrice me les aurait volontiers chiper ! Combien m’ont dit merci, que je remercie à mon tour. En particulier mes amis, six en tout, qui sont venus me lire. C’est pour eux que raconter mon histoire a été le plus éprouvant.

A chaque récit, mon émotion ne se plaçait pas au même endroit. Tout dépendait de la personne en face de moi, de son écoute, de ses réactions, de ce qu’elle dégageait. Etre un livre vivant m’a montré combien nous sommes différents dans la gestion des émotions et dans leur expression. J’ai saisi aussi que les gens ont besoin qu’on leur parle de la mort. On leur parle souvent du nombre de morts mais jamais de la mort. Nous sommes démunis face à elle. La mort, ce qui mot qui fait peur et qu’on adoucit en parlant de « départ » ou de « décès ». « Décéder », voilà bien un mot que je déteste. Il atténue tout et ne veut rien dire. Quand on meurt, on est mort. Un point c’est tout.

Raconter « La Dernière Fois » m’a fait réaliser que je ne parle jamais de cet épisode de ma vie à mes amis, qui tous sans exception m’ont dit me découvrir, en apprendre beaucoup sur moi, sur mon essence. Ça me fait tout drôle de savoir que j’ai pu être si discrète avec eux sur ce sujet-là… Pardonnez-moi, je ne m’en rendais pas compte.

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Etre un livre vivant a été une expérience forte. Il y avait, bien sûr, la partie « consultation ». L’usager choisit son livre sur le catalogue disposé à l’entrée, puis une bibliothécaire l’installe dans un fauteuil pendant que les livres sont en remise : traduction en train de boire du café et de manger de la brioche, et de papoter. Et puis la bibliothécaire entre et demande « La Dernière Fois », alors je me lève et rate la fin de l’histoire que racontait Stan ou Mariana. Elle m’installe devant mon lecteur à qui elle demande de prendre grand soin de moi pendant les 20 minutes de consultation ou de ne pas corner les pages, et c’est parti. À la fin de la consultation je passe à l’accueil dire que je suis de nouveau disponible pour être consultée. Parfois j’enchaîne tout de suite. Sinon, je retourne à la remise et reprends le fil de la discussion interrompue, ou pas car mes camarades sont partis en lecture. Avec d’autres je débriefe sur les lecteurs : est-ce qu’on les connaissait ? est-ce qu’ils écoutaient, posaient des questions ? Mon thé a à peine eu le temps d’infuser qu’il me faut y retourner ! On me souhaite « Bonne chance ». Chaque fois, ça recommence de zéro : quel type de lecteur vais-je avoir en face de moi ? Comment est-ce que ça va se passer ? Est-ce que je vais craquer ?

Entre livres on tisse des liens, on se raconte sa vie, ses histoires, on échange des numéros de téléphone et des photos. Irina, apatride, née en Allemagne de l’Est d’un père russe déchu de sa nationalité et d’une mère allemande elle aussi déchue de sa nationalité, me montre la chèvre en papier mâché que son petit-fils de 10 ans qui vit en Bolivie a fabriqué, elle la lui a achetée ; Stan, qui racontait avoir aimé deux hommes à la fois ; Laura et son chemin de Compostelle ; Mariana, obligée de fuir sa Colombie natale à cause des narcotrafiquants ; Aleno, un obsédé de sa date de naissance, des agendas et des almanachs ; un autre qui avait failli rater sa vie et devenir informaticien au lieu de cinéaste et qui doit gérer la crise existentielle d’un lecteur informaticien qui ne voulait pas être informaticien…

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À l’issue de la troisième session, je suis allée au pot de départ de Martine Amarco, la vendeuse de chaussures. Ce qui avait été « sa boutique » était bondé. Je ne connaissais personne. Et même si je ne suis pas restée longtemps mon cœur a eu le temps de se serrer. Martine était splendide, pomponnée comme jamais. Elle faisait plaisir à voir tant on la sentait heureuse d’arrêter de travailler.

Je lui avais porté un livre. Je ne voulais pas lui offrir des fleurs comme tout le monde mais quelque chose qui me ressemble, alors quoi de mieux qu’un livre ? Mais je ne savais rien de Martine, si ce n’est qu’elle passait ses étés en Corse et qu’elle était tombée dans la chaussure depuis toute petite. Quel ouvrage choisir ? Lisait-elle seulement ? La libraire m’avait conseillé de choisir un roman que j’avais beaucoup aimé. Aussitôt m’avait-elle dit ça que mes yeux s’étaient posés sur « Le Dimanche des mères », un roman anglais que j’avais adoré. Au moment de dire au revoir à Martine, elle m’a caressé la joue du revers de la main avec tendresse et m’a dit « Je n’ai pas oublié ton émotion ma chérie, ça m’a beaucoup touchée ». Je lui ai remis « Le Dimanche des mères ». À l’intérieur, j’avais écrit « À vous qui avez été ma mère en chaussures ». Et d’une certaine façon, ma mère tout court.

Est-ce qu’une maman n’apprend pas à son enfant à poser un pied devant l’autre ? Il faut être bien chaussé pour marcher le coeur léger sur le chemin de la vie.

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Être un livre vivant aura été thérapeutique. J’étais prête à dire cette histoire, que je portais depuis tant d’années. J’ai eu la chance d’avoir été écoutée. La prochaine fois je parlerai de mes cheveux, de mon chat ou de je ne sais quoi, peut-être d’une recette de gâteau au chocolat ? De n’importe quoi d’autre ! Après avoir raconté « La Dernière Fois » pour la dernière fois, j’ai senti une porte qui se refermait. Je n’ai désormais plus accès à cette histoire, et c’est très bien comme ça.

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IMG_1011Ma « dernière fois », c’était à une étudiante chinoise qui a pleuré toutes les larmes de son corps. En venant étudier en France elle avait confié à sa mère sa chienne de toujours. Personne ne lui a dit qu’elle avait disparu, pour ne pas lui faire de peine. Elle l’a appris par hasard.  À la fin de mon récit, elle s’est levée et m’a prise dans ses bras avec la pudeur caractéristique des Asiatiques en me disant : « Un petit câlin quand même pour se dire au revoir. »

3 réflexions au sujet de “Retour sur expérience / Projet livre vivant / « La Dernière Fois »”

  1. C’était si beau, si émouvant, ce que tu as partagé avec nous. Merci de nous avoir fait confiance, jamais je n’oublierai ce moment exceptionnel.

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