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A-t-on le droit de dire que l’on n’a pas aimé Florence ?

Temps de lecture : 4’28

S’il y a une photo que je regrette de n’avoir pas prise durant mon séjour florentin, c’est celle du tag « Tourist go home » sur un panneau de circulation, image que j’ai vue dans les premières heures qui ont suivi mon arrivée à Florence et qui a donné le ton de mon séjour.

Bien sûr, la première chose à admettre, c’est que j’étais moi-même une touriste. Oui, et c’est en ce point que ce séjour a été un point de réflexion. Mille et une questions ont surgi et occupé mon esprit : Comment visiter une ville sans être touriste ? En tant que touriste, est-on autorisé à se plaindre des autres touristes ? Y a-t-il une hiérarchie au sein des touristes ? Comment rendre obligatoire l’application qui informe chaque personne prête à prendre une photo d’un monument que cette photo a déjà été prise des milliers de fois ? Comment concilier l’écosystème touristique et celui de la vie locale ? Comment se restaurer ou faire des achats dans des boutiques qui se prétendent typiques et qu’on voudrait typiques sachant qu’elles vivent grâce aux touristes ? Comment demander son chemin à un local sans l’agacer, lui à qui des dizaines de touristes demandent le même chemin chaque jour ? Peut-être faut-il tout simplement renoncer au tourisme et rester chez soi ?

N’allez pas croire que je n’ai pas aimé mon séjour florentin. Mais, et je m’apprête à heurter les esprits politiquement corrects, je n’ai pas été époustouflée par la ville. Bien sûr, elle est magnifique. J’ai adoré les couleurs des façades, le raffinement des sonnettes d’immeubles, les charpentes et les plafonds des églises. J’ai été surprise de voir des similitudes avec Barcelone et aussi de constater combien les grandes places florentines me faisaient penser à des haciendas d’Amérique latine. Mais je dois dire que j’en ai soupé des églises pour les dix prochaines années. Je ne veux plus entendre parler ni de Marie, ni de Jésus (ou du dieu cloué comme l’appellerait Atahualpa, cf. ma chronique sur le roman « Civilizations » de Laurent Binet) ni de la Croix durant les cent prochaines années.

Ce que j’ai préféré à Florence, c’est étudier la toponymie de la ville et tout ce qui avait attrait aux inondations, dont la terrible datant de 1966. Dès que je voyais une marque sur un mur de la ville, l’eau avait atteint cinq mètres de haut, mon cerveau se mettait en ébullition à tenter de mesurer les conséquences, l’impact… Ainsi, j’ai appris que le quartier de Santa Croce, plus bas que le niveau de l’Arno, est le quartier le plus frappé par les inondations. Les Medicis ont pourtant investi ce quartier où règne la majestueuse église de Santa Croce, lourdement molestée par la crue de 1966. Ils s’y sont fait bâtir une chapelle et ont demandé aux plus grands des artistes de la décorer de leurs œuvres magnifiques. Bien sûr, l’entrée de Santa Croce, comme celles de ses consœurs, est payante. Il y a quand même un truc qui me chiffonne avec le catholicisme, j’avais cru comprendre qu’ « il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu », ne frôlerait-on pas l’hypocrisie ? En tout cas, quand on voit l’omnipotence de la religion catholique dans cette ville on se dit que s’avouer athée est un tour de force. Et quand on voit le nombre de Christ saignant peint sur la croix, on se dit qu’il y a de quoi devenir marteau.

A Santa Croce, y reposent entre autres l’inventeur de la radio. Eu égard de mon écoute assidue de la radio, je me suis recueillie un instant devant sa tombe, et devant celle de Rossini en pensant au ballet que Marie-Annick et moi avions dansé dans notre école de danse de village il y a de ça vingt-cinq ans, nous l’appelions alors « Le Rossini ». Le plafond de Santa Croce est sublime. En parlant de plafond, c’est ce que j’ai regardé avec le plus d’intensité en visitant la galerie de l’Office tant ils sont peints avec finesse et raffinement. Il y a aussi les tableaux du Caravage et une laveuse de vaisselle peinte par un Hollandais, qui m’a émue au plus fort, c’est que je ne prends aucun plaisir à faire la vaisselle. Entre deux étages, il y avait de très chouettes vidéos faites par un dénommé Giacomo Zaganelli en 2018 qui montraient comment l’art est désormais vu par le spectre de son téléphone. On y voyait une ribambelle de visiteurs dégainer leur téléphone sans même savoir ce qu’ils photographiaient, sauf quand ils faisaient des selfies les doigts en V de la victoire.

A Florence, les Medicis ont déployé leur force, leur pouvoir et leur argent pour construire une ville à leur façon. L’autorité avec laquelle ils ont fait tout cela s’en ressent encore dans l’ambiance même de la ville. Je m’attendais à quelque chose de plus pétillant, de plus joyeux, de plus musical et de plus chantant, j’y ai trouvé un voile permanent qui structure, rigidifie et appesantit.

Je m’attendais à quelque chose et c’est bien là le problème. En définissant ses normes, le tourisme de masse a mis une pression énorme sur certains lieux, au point que celui qui ressent tout autre chose en est désarçonné, et que la ville en est dénaturée au grand désarroi des locaux (ô, merveilleux souvenir de Londres lorsque le volcan islandais crachait ses cendres et clouait au sol des milliers de touristes, la ville était si calme, elle nous appartenait vraiment, de nouveau, à nous ses habitants).

Si je reconnais la splendeur de Florence, sa majesté, si j’y ai divinement bien mangé – avec un service qui oscille entre « j’ai pris des cours à Paris et je suis adorable à souhait », si j’ai été emballée par la campagne environnante, si j’ai trouvé chaussures à mon pied (ah, les bottiers italiens ! mais je ne suis repartie qu’avec une paire de chaussures, pas avec cinq comme l’une de mes amies…), si j’ai pu constater la violence des orages et la puissance des pluies florentines, je n’ai pas vibré avec la ville.

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Le mot de la fin, je  le conscre à la religion, non pas catholique mais juive. Puisque pour la première fois de mon existence, j’ai visité une synagogue – payante elle aussi. Je ne sais pas comment sont les autres, mais celle de Florence est sublime : des motifs géométriques et floraux ornent les murs dans des styles byzantin et mauresque. Au moment de quitter le lieu, j’y ai vu quelque chose qui m’a beaucoup amusée, et pour le coup j’ai pris une photo « Shabbat system Ascensore ».

 

 

© Virginie Manchado, 2019.

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