Billets d'humeur, Société

Journal de l’après-confinement – 17 mai 2020

Temps de lecture : 9’57

Chères toutes, chers tous,

Une semaine à peine. Je suis étonnée de constater la vitesse à laquelle nous avons empli de nouveau les rues, augmenté le volume et nos mouvements. C’est presque comme avant. Le journal hebdomadaire, aussi, c’est presque comme avant, car à présent que nous ne sommes plus confinés ça ne sonne plus exactement pareil.

Merci à vous tous de m’avoir accompagnée durant ce temps très spécial, merci pour vos messages délicats et pleins d’attention. Avant de se dire à bientôt pour d’autres rendez-vous à écrire et à lire, il nous reste à parcourir cette première semaine de « l’après ».

Bonne lecture et bonne route,

Virginie

 

Dimanche 10 mai (suite)

Vu sur l’Ile-Saint-Louis (mais qui peut bien avoir envie de vivre sur cette île ?).

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Un matin au collège. Il m’avait bousculée et j’étais bien décidée à ne pas me laisser faire. « Connard. » Je l’avais murmuré mais suffisamment fort pour qu’il l’entende, fasse demi-tour, m’attrape par le col et me secoue en disant « Tu me traites de connard ? Tu me traites de connard ? » Ma grand-mère paternelle, dans un élan de dignité à la fin de sa vie : un jour comme un autre que mon grand-père la malmenait, elle lui avait balancé « Ta gueule connard ! » Il était parti bouder dans sa chambre pendant trois jours.

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Après avoir appris que Charlotte Gainsbourg serait dans le casting de la prochaine saison de 10 pour cent, nous réfléchissons aux autres acteurs et cinéastes qui pourraient bien y figurer : Vincent Lacoste, Arielle Dombasle, Sophie Marceau, Maiwen, Pierre Arditi, Jacques Gamblin, Sandrine Bonnaire, Sandrine Kiberlain, Cédric Klapisch, Louis Garrel, Christophe Honoré, Romane Bohringer, Nicolas Duvauchelle, François Damien, Chiara Mastroianni.

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Fin de la saison 1 de Dr Foster.

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Fou rire en lisant les explications de Philippe Jaenada sur la relation qu’il entretient avec le mot « saucisse » : il s’est rendu compte que dans chacun de ses romans figure le mot « saucisse », sauf dans un seul et c’est celui-ci qui s’est le moins bien vendu. Toutefois, si le mot saucisse n’y figurait pas, « Knacki Herta » y était mentionné.

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Lundi 11 mai

Au réveil, je découvre des messages très sympas sur mon journal de confinement. Et aussi celui d’une marque de chaussures qui rouvre ses boutiques ce matin et m’enjoint à profiter de 50 % de réduction.

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Longue balade dans le vent, des pollens plein les yeux. Pas d’autorisation, elle a été déchiquetée menue menue hier au soir. Parmi les premières choses que je vois hors de ce qui fut mon périmètre de confinement :

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Une boutique de prêt-à-porter affiche un poster immense d’une mannequin sur sa devanture, un homme lui caresse les bras.

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J’aime bien quand mon chat ronfle, je trouve ça mignon. Je n’aime pas bien quand je dors chez ma tante et que son mari ronfle à faire vibrer la cloison.

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Un poème écrit par mon chat et commenté dans le dernier numéro du Nouveau Magazine littéraire par le très exigeant critique Pierre X. : « Depuis le début de sa carrière, ce poète à l’allure féline construit une œuvre simple mais jamais simpliste. À l’instar de grands artistes, il pousse jusqu’à son paroxysme la répétition. La première référence qui nous vient en tête c’est, bien sûr, Ravel et son célébrissime Boléro, qui introduisit dans nos mœurs la musique répétitive, c’était en 1928. Mais s’il affectionne la répétition, à l’inverse du compositeur, le poète félin ne travaille pas de façon méthodique. Au contraire, chez lui, tout n’est que fulgurances, éclairs, impulsions. Sa prose jaillit tel l’éclair qui strie le ciel avant l’orage. Dès que l’inspiration le saisit, il lui faut écrire. Toutes affaires cessantes, il s’installe alors au poste informatique (il n’écrit jamais avec un stylo-plume sur un cahier) et tape, tape, tape jusqu’à épuiser son idée, n’hésitant pas au passage à saccager le travail de celui, ou de celle, qui le précédait (heureusement, Pomme Z existe). Le poète, qui fuit la sphère superficielle des médias, comme il n’hésite pas à la qualifier, préférant dormir et jouer tout son saoul, et peu importe si ses amis roulent sur les balles et trébuchent sur les jouets qu’il sème un peu partout dans la maisonnée, travaille déjà à son prochain recueil poétique. Nous nous empresserons de le lire à sa parution. En attendant, imprégnons-nous sans retenue de sa création qui fait déjà figure d’œuvre poétique majeure de la décennie, si ce n’est du siècle. »

 

Mardi 12 mai

Ça sent bon la pizza partout.

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Deux jolies paires de chaussures en vitrine. C’est bien moi qui, il y a deux mois, disais : « On n’a besoin de rien. Remplir les armoires, pourquoi ? » Il ne faut pas toujours croire ce que je dis.

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Chez les voisins d’en face, la mère est retournée travailler et les deux garçons sont à l’école. À midi, la petite dernière est assise dans sa chaise haute, son père lui donne à manger une bouillie ou une compote qu’il a pris le soin de remuer auparavant.

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J’attends que mon dentiste m’appelle pour me proposer un rendez-vous. Il reçoit entre 7 heures et 22 heures, parfois jusqu’à minuit, il a de nombreuses pensions alimentaires à payer, m’a-t-il un jour expliqué.

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La fille de la concierge s’enferme avec son petit ami dans la chaufferie de l’immeuble, qui est au dernier étage. Les cris qu’elle pousse résonne dans tout l’immeuble à travers la tuyauterie. Quand je suis dans ma salle de bains, j’ai l’impression qu’elle est dans mon lit. Quelques minutes à peine après l’avoir entendue gémir, je croise sa mère qui me dit : « Alors, Virginie, maintenant que nous sommes libérés, tu en profites au maximum ! »

 

Mercredi 13 mai

 

Je me sens un peu bête de n’avoir jamais associé le Biafra au Nigéria, ces photos d’enfants au ventre bombé prêt à craquer au Nigéria, le Biafra à une guerre civile. Enfant, j’avais entendu parler du Biafra, j’en avais déduit que c’était le nom de quelque chose, d’un lieu, d’un endroit quelque part sur la terre. On disait « la guerre du Biafra » comme on aurait pu dire « le château de Versailles ». Je me sens nulle de n’avoir rien su, de n’avoir rien cherché à savoir sur cette guerre civile. Sur Google, je tape « Biafra », « enfants ventre tendu », « drapeau Biafra », je relie toutes les images qui apparaissent au roman que je viens de lire. Tout ce qui n’occupait qu’une toute petite case dans mon esprit devient un gros bloc.

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Dans la rue je croise un acteur du feuilleton policier que j’ai regardé la veille (qui jouait l’assassin, en plus (au début de l’épisode je ne le suspectais pas, mais je me doutais qu’il y avait quelque chose de louche avec lui car il n’avait pas voulu montrer une photo à qui le demandait (la gentille, comme par hasard))). Décidément, je suis cernée par ces feuilletons policiers.

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Ci-dessus, c’était la première fois de ma vie que je faisais trois parenthèses.

 

Jeudi 14 mai

J’apprends que Gérard Depardieu a aidé sa mère a accouché de ses frères et sœurs.

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Chaque fois que je veux sortir, j’ai le réflexe de remplir ma fiche d’autorisation.

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Première course dans un magasin où le port du masque est obligatoire : je l’arrache dès que j’ai franchi la sortie.

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C’est le soir, en pyjama !

 

Vendredi 15 mai

8 heures du matin : je peins. Plus exactement je passe à l’aquarelle les dessins que j’ai coloriés la veille au soir.

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Des joggeurs, je n’en vois plus trop.

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C’est fou comme la vitesse à laquelle chacun a repris son itinéraire initial : les gens se bousculent de nouveau sur les trottoirs, il y a du bruit, des moteurs, des klaxons. C’est comme si la parenthèse qui nous avait semblé être révolutionnaire avait été bien vite refermée, comme si elle remontait à longtemps déjà.

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Il paraît qu’il y en a qui ne veulent pas se déconfiner et qui veulent vivre comme ça jusqu’à leur mort.

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Dans le restaurant en bas de chez moi qui accueille le primeur interdit de marché : 1 botte de carottes, des champignons, 1 oignon, des fraises et 1 kilo de blettes (on panache les trois variétés). La fille du restaurateur, 5 ans, me tend la carte au cas où je veuille réserver. Le fils, 9 ans, demande à son père s’il s’est bien lavé les mains avant de me servir.

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Dans l’un de ses romans, Philippe Jaenada raconte qu’au bistrot de son quartier où il descend s’arsouiller tous les soirs, il y croise une mamie de 86 ans. Ils boivent des coups ensemble. Elle habite à deux cents mètres du bar, mais régulièrement elle est obligée de téléphoner au patron du bar pour qu’il lui indique le chemin qu’elle doit prendre pour arriver jusqu’au comptoir où l’attendra, j’en fais la supposition, une pression bien fraîche.

J’avais 11 ans, mon arrière-grand-père venait de mourir, je mettais la table chez ma grand-mère et m’étais écriée « Il manque une assiette pour pépé Abel ! » J’avais oublié qu’il était mort. (En fait, pépé Abel s’appelait Louis, mais il ne l’apprit qu’en faisant service militaire, il avait eu une sœur qui s’appelait Héloïse mais comme la voisine n’arrivait pas à prononcer Héloïse, on l’avait rebaptisée Augusta (ça n’a duré que neuf mois parce qu’elle est mort subitement comme le font parfois les nourrissons). Mon arrière-grand-mère s’appelait Marie, mais tout le monde l’avait toujours appelée Antonia, car son parrain se prénommait Antonin.)

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Vu sur la vitrine d’une pharmacie de mon quartier.

 

Samedi 16 mai

Je n’y pense que maintenant – comment est-ce possible ? – peut-être faudrait-il que les écrivains emploient le mot « saucisse » dans tous leurs romans pour connaître le succès ? Confer Philippe Jaenada. En tout cas, je me porte volontaire pour tenter l’expérience. De saucisse il n’était pas question jusque-là mais de saucisse, il sera.

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Quand il s’agit de gratter un petit quelque chose à table, le chat n’a d’yeux que pour mon compagnon, je n’existe plus. Il se poste près de lui et le regarde fixement, sans s’abaisser à miauler toutefois. Ça ne marche pas par le côté droit, il se met sur sa gauche, ça ne marche pas non plus, il repart à droite.

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La police fluviale qui s’en va, ils ne sont pas contents du tout.

 

 

 

 

Des fillettes et leur père qui trempent leurs pieds dans la Seine se font gronder par la police fluviale.

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Tentative d’adultère chez un couple de canards, qui arbore un violet magnifique sur les ailes. L’amant est houspillé violemment par le mari jaloux.

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Il pleut dans le sud, mais le soleil brille à Paris, et toc !

 

Après la balade ensoleillée, un bon goûter et quelques dessins :

 

 

Dimanche 17 mai

Quelque fois j’ai faim alors je pioche un truc dans le frigo ou le placard, mais ne le mange pas. Il suffit que je le sorte et le pose sur la table pour que je sois rassasiée.

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Le monsieur qui chantait du Verdi tous les après-midis pendant le confinement sifflote, ce matin, un autre air que je ne reconnais pas (cf. Journal du confinement – semaine 4).

 

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Moi, ce matin, en train de finir de rédiger le « Journal de l’après-confinement ».

 

© Virginie Manchado, 2020

(Tous mes dessins sont inspirés de ceux de Soledad Bravi.)

5 réflexions au sujet de “Journal de l’après-confinement – 17 mai 2020”

  1. Virginie, merci à toi pour ces lectures dominicales que j’ai grandement appréciées et qui, souvent, m’ont donné le sourire aux lèvres 😉. Bon déconfinement à toi. Grosses bises 😘😘😘

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