Billets d'humeur, Société

Journal du couvre-finement – Semaine 3 – 1er novembre 2020

Temps de lecture : 9’05

Dimanche 25 octobre

Dans un café, une dame dit à son amant « Je comprends que tu aies des besoins affectifs, mais tu as transpiré à gros bouillons toute la nuit, il te faut prendre une douche. »

Plus tard, alors qu’il dit ne pas aimer les desserts sur la carte, elle lui reproche d’être vraiment difficile, je n’ai jamais aimé ni compris cette expression « ce que tu es difficile », si on n’aime pas un goût, on ne l’aime pas, point barre.

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Depuis cinq ans je me balade presque tous les jours sur la Coulée verte et pour la première fois, je décide de changer d’itinéraire, de ne pas emprunter le pont suspendu mais de le contourner par la gauche. Et là, je tombe sur ces pépites du street artist mexicain, Ruben Carrasco.

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Dans le T, une pleine page consacrée aux raisons d’être des entreprises, mouais… Aussitôt, mon compagnon et moi élaborons la raison d’être du chat, ça pourrait être quelque chose comme « Dans un monde plus serein, plus respectueux et plus à l’écoute de mes besoins, recevoir un maximum de croquettes, de poulet, de soupe poireau-pomme de terre et de crevette, en garantissant un minimum de ronrons à mes maîtres. »

PS = Mon chat raffole de la soupe, quand je suis en train de la mixer il miaule à mes pieds. Par ordre de préférence : soupe de courgettes, poireau-pomme de terre, potimarron, fèves.

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Podcast « La séparation », l’homme dit « les malheurs marquent plus que le bonheur ».

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Sans que je puisse l’expliquer lorsque je sors ma robe de chambre du lave-linge elle sent bon mais au fur et à mesure qu’elle sèche, elle pue. Je la lave de nouveau, rebelote. J’abandonne et la laisse pendouiller dans un coin de la salle-de-bains.

Lundi 26 octobre

Des réunions, des réunions, des réunions. Et bien sûr, c’est toujours quand c’est à mon tour de prendre la parole que les ouvriers activent leurs perceuses à vous vriller le cerveau.

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La BBC me dit que cette année, les enfants anglais ne seront pas autorisés à frapper aux portes pour collecter des bonbecs.

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Je mange des pâtes pour la première fois depuis le mois de mars et n’en éprouve aucun plaisir, je ne finis même pas mon assiette.

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Les réseaux sociaux me disent que la tante d’une connaissance avait pour habitude de revêtir ses plus belles tenues lorsqu’elle regardait la télé car elle était persuadée que les gens dans le poste la regardaient.

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Le chat grimpe sur la table de la cuisine, boit dans ma belle carafe puis court dans tous les sens comme un dératé. Et il ne prend même plus la peine de se cacher de moi pour boire dans ma carafe, achetée à Saint-Cirp-Lapopie, dit Saint-Cirq-Laopop dit Lapopop.

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Mardi 27 octobre

Je fais un cauchemar épouvantable : un homme séquestre une femme et son chien dans la montagne. Avant d’aller me coucher, j’avais fait une séance de sophrologie sur « 3 instants de bonheur durant l’année écoulée », lu quelques pages du dictionnaire amoureux des chats et écouté l’adaptation radiophonique des Bijoux de la Castafiore (avec une vraie comédienne de la Comédie française qui joue Milou). De quoi cauchemarderais-je si je n’avais pas fait tout ça ?

Un homme en cavale depuis trente ans apprend qu’il n’avait jamais été recherché par la police, me dit la radio ce matin.

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Amours nocturnes :

Au mitan de la nuit, je sens le chat grimper sur mon flanc droit et épouser parfaitement le creux de ma taille. Tout à son plaisir, il se met à ronronner puis plante délicatement ses griffes dans mes bras. Je sors progressivement de mon sommeil et comprends peu à peu ce qui m’arrive. Le minou enfonce un peu plus ses griffes, ronronne plus fort et finit par planter carrément ses griffes dans mon bras, m’arrachant au passage un cri que je m’efforce de contenir, avant de s’éclipser. À présent, je suis tout à fait réveillée et j’ai envie de faire pipi. En allant aux toilettes je note que le chat se désaltère, en revenant des toilettes, il mange quelques croquettes. Je me recouche, seule. Il s’installe sur la box toute chaude et, je n’en doute pas un seul instant, plonge avec délice dans un profond sommeil tandis que moi, je compte les moutons le restant de la nuit.

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À mon bureau, le minou s’installe à ma droite, se colle au radiateur puis vient me faire moult câlins. Je sens sur son pelage les stries chaudes des tuyaux du radiateur.

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À la librairie, pour faire le plein en prévision de ce qui nous attend même si je ne parviens pas à lire ces temps-ci. À côté de moi, une dame âgée, fort élégante, saisit un livre qu’elle tend à la libraire en lui disant « J’aimerais offrir ce livre à un ami. » La libraire lui répond « Il est très bien, mais il est un peu vulgaire, il faut le savoir. » « Ah, mais c’est exactement ce qu’il lui faut ! » 

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À 20 h 20 précisément mon journal du couvre-feu se transforme en journal de couvre-finement.

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Pour mémo : en juillet, j’avais interviewé un économiste qui conseille l’Élysée, il m’avait certifié qu’il n’y aurait pas de deuxième confinement.

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Dans la nuit, encore un cauchemar où je suis séquestrée dans une maison où le moindre trou a été bouché, où il n’existe plus le moindre vide. 

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Cette nuit, le chat et moi faisons chambre à part.

Jeudi 29 octobre

Au petit matin je m’en vais marcher sur la Coulée verte en me disant que c’est la dernière fois que j’en foule le pavé avant longtemps, mais je croise mon cantonnier préféré qui me dit que la Coulée verte restera ouverte. Sur le marché, mes vendeurs préférés me confirment que le marché restera ouvert. Je m’installe en terrasse et regarde les feuilles jaunies des arbres puis je passe faire coucou à l’encadreuse du square, elle est au désespoir et je lui promets de venir très prochainement faire encadrer mille tableaux et affiches. Je retourne à la librairie où j’étais passée la veille, il est 10 heures et ça grouille de gens qui, comme moi, ne se sentent rassurés que lorsqu’ils sont entourés de mille livres différents. Taquine, la libraire me demande si j’ai déjà lu tous les livres achetés la veille et me dit « À ce soir ! »

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Devant ma porte je trouve un petit paquet. Début octobre j’avais acheté un très beau pull en mohair et soie tricoté main par une dame de Vézelay qui avait tricoté toute sa vie et qui était « en retraite de troupeau de chèvres ». J’avais dû le lui renvoyer après m’être aperçue que des mailles avaient sauté. Dans le paquet, j’ai trouvé mon pull réparé, une jolie carte postale de Vézelay, dix euros pour les frais de port et un pull en mohair et soie offert pour dédommagement. 

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Dans mon lit, je lis un texte dans lequel est employé le mot « héroïne » et je percute que le même mot désigne et le personnage principal d’une œuvre et la drogue qui propulse au septième ciel avant de nous renvoyer au trente-sixième en dessous. Quel curieux phénomène.

Vendredi 30 octobre

8 h 51 : le minou dort paisiblement et mon petit cœur se serre car je sais que dans quelques minutes il me faudra le réveiller pour l’enfermer dans son panier et l’emmener rendre une visite au vétérinaire.

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Au coucher je constate que le pull offert par la tricoteuse est lui aussi atteint de la maladie de mailles qui sautent, dois-je le lui renvoyer pour qu’elle me le renvoie réparé avec un troisième pull de dédommagement ? Non, je bidouille une réparation.

Samedi 31 octobre

Dès le réveil je pense à Dix pour cent, c’est fini, la quatrième saison est finie. La série est finie, je n’arrive pas à y croire. Cette saison est de moins bonne qualité que les précédentes, les épisodes avec Sandrine Kiberlain et Franck Dubosc sont les meilleurs, certes, mais la saison et la série sont bel et bien finies.

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7 h 49 : un voisin d’en face prend des photos du soleil levant sur le toit de son immeuble, trois étages en dessous, un père de famille enfile chemise, pantalon et pull et s’apprête à sortir faire les courses.

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Je suis déçue, ce n’est pas un vrai confinement, c’est un « presque confinement », il y a autant de monde dans les rues que d’habitude : nous attendons le tour de vis qui va remettre tout ça en ordre.

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Mon compagnon et moi sommes convaincus que le dernier épisode de Dix pour cent ouvre sur la possibilité d’une nouvelle série, déjà nous échafaudons des scénarios et prions pour que Fanny Herrero et son équipe soient en plein travail.

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Mon compagnon et moi décidons de faire des crêpes selon la recette de Hubert du moulin de Cougnaguet. Hubert vous fait la visite guidée de ce chef-d’œuvre du 14e siècle, toujours en fonctionnement, il vous donne moult explications qui ressemblent à « brrwwwevedodd moulin swwwebbbwbebbsttt farine bbwwwebwbbebwbebbera meunier tu dors bbwwsenn… » Puis il vous fait goûter ses noix, sa prune maison, vous donne sa recette des crêpes et vous vend sa farine.

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Je lis un livre, je commence par le début bien sûr, mais vient le moment où je lis la fin, et puis je reprends où j’en étais.

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Le Shining. Stephen King a été rédacteur du journal de son lycée. Le bureau du journal se trouvait juste à côté des toilettes des filles. Un autre rédacteur du journal, tout excité à l’idée de savoir que de l’autre côté de la cloison des filles relevaient leur jupe et baissaient leur culotte pour s’assoir sur la cuvette, n’arrêtait pas de répéter à Stephen King qu’un jour il ferait un trou dans le mur à coup de hache, à coup de hache, à coup de hache, à coup de hache, à coup de hache…

© Virginie Manchado, 2020

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