Billets d'humeur

La carte postale, l'(en)quête de la vie

Pour vous raconter mon année 2022, j’aurais pu m’en tenir à vous dire que j’ai vu une carcasse fraîche de sanglier dans la forêt de Fontainebleau, que je suis redevenue salariée au mois de mars et qu’il m’arrive de déjeuner à la cantine, que j’ai décidé de ne plus porter que des pulls en cachemire, que mon chat aime ma soupe à l’ail, que je bois de plus en plus d’infusions de plantes mais continue de boire beaucoup de thé, qu’un jour de juin je n’ai pas été très contente en sortant de chez mon coiffeur et qu’il en était encore confus quand je l’ai revu en octobre, que je fais 12 kilomètres de vélo par jour, que j’ai entendu une dame dire qu’elle avait des crises d’eczéma sur le visage chaque fois qu’elle voyait sa belle-mère, que je suis fière de réussir à maintenir mon rythme de trois sessions de natation par semaine malgré mon nouveau travail, que j’ai pris le train avec une dame qui portait un sweat-shirt sur lequel était écrit « Dear Santa » et qu’au premier coup d’œil j’ai lu « Dear Satan », que j’ai une carte de fidélité à la Maison du quinoa où je vais souvent chercher des empanadas pour déjeuner, que j’ai beaucoup aimé cette citation « Être en vie ne suffit pas, il faut être vivant », que mon cœur a failli s’arrêter de battre quand j’ai vu mon chat marcher sur la rambarde du balcon (nous sommes au 6e étage) alors j’ai installé tout un tas de plantes et de fleurs sur la table du balcon pour l’empêcher de s’adonner à ses penchants funambules, que j’ai travaillé avec un artiste croisé lors de mon premier stage en entreprise il y a une vingtaine d’années, que je me suis baignée nue dans l’Ardèche en juillet, que je me suis baignée nue dans la Méditerranée en août, que je me suis baignée dans la Manche : en combinaison au mois de mars, en maillot de bain au mois de juillet et nue le 31 octobre et qu’en sortant de ce dernier bain je me suis sentie vivante comme rarement, que je me suis remise à manger du miel et que je mange de moins en moins de viande, que totalement désespérée j’ai regardé un bout de l’élection de Miss France, que mon thermomètre intérieur s’est inversé et que désormais j’aime me glisser dans un lit froid, qu’un jour de novembre j’ai fait 14 heures de train pour passer deux heures avec mon père, que comme chaque 25 décembre au soir, mes cousins et moi avons regardé « un Louis de Funès » (cette année, c’était Rabbi Jacob ; ça varie entre Rabbi Jacob, La Zizanie et L’Aile ou la Cuisse), que je me suis offert un nouveau bonnet (en cachemire donc), que j’ai vu Caroline Loeb dans un seul en scène, que j’ai beaucoup aimé le film L’Innocent mais que Licorice Pizza m’a ennuyée, qu’à l’heure où j’écris ces lignes je crois me souvenir qu’il y a eu des élections au printemps mais que je ne sais plus bien lesquelles, que mon cousin a dû s’excuser auprès de son chat pour avoir siffloté et ce faisant l’avoir réveillé, que j’ai suivi un cours de cuisine thaïlandaise et n’en ai pas retenu grand-chose, que je suis allée à l’atelier de peinture jusqu’au mois de mai mais qu’après je n’ai pas réussi à maintenir la cadence, qu’une mamie que je croise à la piscine le matin vers 7 h 30 copie les exercices d’aquagym que je copie moi-même des mamies souillagaises, que cette mamie m’a dit trouver les exercices durs mais avoir fait des progrès, que fin décembre j’ai vu cette mamie en tenue de ville pour la première fois et que j’ai été déçue, je la préfère en maillot et bonnet, que je me baskettise depuis que j’ai ce nouveau travail et que je suis sur le point de m’acheter une deuxième paire de baskets et d’ailleurs que je me suis fait pirater ma carte bancaire en voulant acheter une deuxième paire de baskets, que j’ai regardé les étoiles filantes en Ardèche et en Lozère, que je me sens toujours chez moi en Lozère où je vais chaque été depuis 2016, que mon père et moi avons la même parka fourrée kaki – je les ai achetées en Bretagne alors il y a une ancre bleu marine dessinée sur la manche – , que j’ai préparé des entretiens de fin d’année, que j’ai équipé notre chambre en rideaux isolants phoniques-thermiques-sonores et que ça a considérablement amélioré mes nuits estivales et hivernales, que j’ai échangé de nombreux messages avec une amie qui rencontre le même genre de problèmes que moi en ce moment, qu’on me dit souvent « Mais pourquoi tu n’écris plus sur ton blog ? Moi, j’aimais bien te lire », ce qui me fait plaisir, et ce à quoi je réponds « On n’a pas le temps pour tout, il faut faire des choix », que j’ai demandé à mon coiffeur de me faire un massage du crâne et de la nuque tellement j’étais malheureuse et qu’il l’a fait, qu’après des semaines où la température de l’eau de la piscine était fraîche elle est passée à 30 ° alors je me suis plainte auprès des maîtres-nageurs qui m’ont répondu « Semaine des enfants » et je n’ai pas compris de quoi ils parlaient, qu’un soir de retour du bureau un cycliste s’est hissé à mon niveau et m’a demandé son chemin – c’était la première fois que ça m’arrivait pendant que je pédalais –, il m’a suivie pendant plusieurs kilomètres, entendre le bruit de ses roues dans mon sillage m’a réconfortée, puis nos chemins se sont séparés et il m’a fait un signe de la main, que j’ai vu des spectacles comiques au moment de Noël, que ma sélection de thé ne cesse de s’élargir, que j’ai constaté amèrement la dégringolade du service public français, qu’un vendredi soir je me suis couchée à 20 h 15 et me suis réveillée le lendemain à 11 h 45, que j’ai mangé des bulots en Bretagne au point de ne plus en avoir envie, que lorsque je suis allée voir l’esthéticienne pour faire un soin du visage elle a dit « Ouhhhhh là là, mais c’est tout déshydraté ! », que j’ai toujours autant de plaisir à regarder mon chat dormir ou chasser une mouche, que j’ai changé ma politique en matière de cadeaux car c’était un peu trop à sens unique, que j’ai essayé trois restaurants que j’ai beaucoup appréciés, que je m’y suis prise trop tard pour acheter mon agenda et ai dû me rabattre sur une autre marque, que j’ai visité deux maroquineries et ai vu des chefs-d’œuvre, que le chocolatier du quartier a fermé – je ne m’en remets toujours pas –, que pendant la finale de la coupe du monde j’étais chez moi avec une amie qui a reçu un message de son fils pompier : il avait dû partir en intervention car, de joie, un gars avait sauté du 1erétage après le second but de Mbappé (il doit s’agir du dénommé Kylian Mbappé, mais je n’en suis pas sûre)… Je pourrais continuer longtemps comme ça, mais il y a la carte postale des chats. Et c’est cette histoire-là que je choisis de vous raconter dans le détail, non pas parce qu’il y a des chats, mais tout de même.

Sur le recto de la carte : des chatons qui portent un nœud papillon dans des champs de lavande et d’olivier, un chaton dans un transat, un scooter italien décati, une maison jaune aux volets bleus et un message « En vacances, cha va bien ». 

Au verso ces textes, que je recopie à l’identique :

« Coucou mon cœur,

Tendres pensées du Sud, où je me ressource à fond. Plein de bisous. Maman (un cœur dessiné) »

« Coucou ma puce,

Nous profitons à fond de ces quelques jours et cela nous fais un bien fou !!! Je t’embrasse très tendrement. Ta marainne (un cœur dessiné)

Cette carte postale : je ne l’ai pas reçue, mais trouvée dans un livre que j’ai acheté dans une librairie qui ne vend que des livres neufs, le dimanche 18 décembre. 

J’ai aussitôt décidé d’envoyer la carte à sa destinataire originale en ajoutant un petit mot, ce qui m’a donné l’occasion de constater combien le prix des timbres avait grimpé en flèche. Voici ce que je lui ai écrit :

Paris, le 23 décembre 2022

Madame,

Il m’est arrivé quelque chose de peu banal. Dimanche dernier, le 18, je suis allée à la librairie l’Arbre à lettres, dans le 11e. J’ai acheté plusieurs livres dont Vieille fille de Marie Kock. Je précise que je ne prends jamais le livre en haut de la pile, mais le deuxième ou troisième en dessous. Je suis rentrée chez moi et j’ai posé tous les livres sur la table du salon. Je ne les ai pas touchés jusqu’au lendemain soir. Le premier que j’ai pris, celui qui m’intéresse le plus, c’est Vieille Fille et, en l’ouvrant, j’ai trouvé cette carte postale qui vous est destinée, et qui a été postée le 3 septembre dernier. Je ne sais pas comment cette carte est arrivée dans le livre que j’ai choisi d’acheter, mais je sais que j’aimerais beaucoup recevoir de si gentils messages. La carte revient donc à sa destinataire, elle vous a peut-être manquée.

Cordialement, VM

C’est avec cette histoire que je clos l’année 2022 et ouvre 2023. Une histoire insolite, peu ordinaire, simple, mystérieuse et touchante. Anaïs a-t-elle bien reçu la carte ? Si oui, me répondra-t-elle ? Est-ce que sa mère et sa marraine se sont plaintes auprès de la Poste pour courrier égaré ? Sont-elles reparties en vacances depuis ? Anaïs est-elle libraire à l’Arbre à lettres ? Comment la carte est-elle arrivée dans ce livre ? Anaïs est-elle une « vieille fille » ? Avait-elle prévu de lire Vieille fille ? Autant de questions avec lesquelles il nous faudra composer en 2023 et auxquelles nous aurons, je l’espère, des réponses (si c’est le cas, je ne manquerai pas de vous tenir informés).

J’aime cette histoire, et les questions qu’elle suggère, car tout cela nous rappelle combien la vie peut être surprenante, imprécise, imprévisible, déroutante, comique, riche et follement intéressante à vivre.

Je vous souhaite une très bonne année 2023, qu’elle soit riche en surprises, en joies, douceurs et franches rigolades, et que vous écriviez et receviez de nombreuses cartes postales.

Virginie

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