Billets d'humeur, Société

Journal du confinement – Semaine 6 – 26 avril 2020

Temps de lecture : 8’36 

Chers abonnés, chers lecteurs,

Vivement dimanche ! ce n’est pas qu’à la télé ! Cette semaine il est question de crevettes, de police, d’héritage et d’un jeu félin, ainsi que de mes  notes et observations habituelles. Merci pour votre présence et votre fidélité.

Bonne lecture, bon confinement,

Virginie

Dimanche 19 avril (suite)

Dans la rue, deux enfants jouent à « Covid-19 ».

*

Mon compagnon découvre mon billet hebdomadaire en même temps que vous. Il m’adresse deux reproches. Un, de n’avoir pas mentionné son anniversaire qui est le 8 août – « Oui, mais tu es isolé, tu n’es pas pris dans un nuage d’anniversaires à fêter ». Deux, de le dénigrer en décrivant sa façon de gérer ses comptes – « Oui, mais il s’agit de “mon” journal, écris donc le tien. » L’idée semble le séduire. Tenons-nous donc prêts à lire prochainement sa version des faits.

 

Lundi 20 avril

Dans trois semaines nous seront déconfinés, trois semaines c’est long mais le 11 mai, à coup sûr, nous n’aurons pas eu le temps de faire tout ce que l’on avait prévu. Et à coup sûr aussi, il se mettra à pleuvoir sans discontinuer.

 *

C’est officiel, mon compagnon peut s’attacher les cheveux en un petit couettou.

 

Mardi 21 avril

Marche matinale, je m’aventure et entrevois Saint-Paul. Sur la place de la Bastille récemment retapée : un vieux monsieur fait un genre de karaté-taï chi, des joggeurs vont et viennent (on voit bien la différence entre les coureurs habituels et les coureurs du Covid-19), les cordes à sauter fendent l’air, d’autres s’amusent à monter et descendre les marches de l’Opéra.

*

Le Gouvernement fait marche arrière sur le confinement prolongé des personnes à risques, c’est-à-dire qu’il faut soigner et les gens et son électorat.

*

Un Français sur deux est en détresse psychologique à cause du confinement. En fonction des heures de la journée, j’appartiens tantôt à une moitié, tantôt à l’autre.

*

Et pendant que le monde dégringole, j’envoie la liste (par SMS) des affaires de mes grands-parents que je souhaite récupérer avant que la nouvelle propriétaire ne s’installe : un édredon, un couvre-lit fait au crochet, deux broderies que j’ai faites, de la vaisselle.

Entre nous on l’appelle « le tank », c’est une petite pièce attenante à l’étable. On l’appelle « le tank » parce que c’est là où se trouve le tank à lait où tous les jours a été collecté le lait des vaches qui venaient d’être traites. Toutes les vaches ont été vendues il y a un bail et du lait dans le tank, ça fait longtemps qu’il n’y en a plus eu une goutte mais cette pièce est restée « le tank ». On cache des clefs dans « le tank », on range nos bâtons de marche « au tank », et moi, avant d’entrer dans « le tank », je tape toujours un grand coup pour faire fuir rats et souris.

Du tank, des lilas blanc et violet plantés par mon arrière-grand-mère il y a soixante-dix ans, des arbres (marronniers à fleur blanche, tilleul, albizia, érables, frênes…) qui formaient un « écran de verdure » comme disait mon grand-père lorsque nous mangions sur la terrasse, du junipirus planté par ma mère il y a quarante ans, du forsythia planté par ma tante il y a trente ans, du rosier que j’avais planté pour mes vingt-sept ans, du buis que j’arrosais avec des seaux d’eau tous les soirs quand j’étais enfant et qui a été à moitié bouffé par un ver venu d’Asie, du grenier à patates qui sentait la terre, la poussière, l’humidité et la pisse de rat, du poulailler devenu une cabane, des bottes de foin rondes empilées desquelles nous sautions dans le tunnel haut de plus de 4 mètres qu’elles formaient, des nids d’hirondelles desséchés, des pigeonniers d’où ça roucoulait, de la glycine et des clématites que j’avais taillées, du chèvrefeuille que j’avais planté pour cacher trois briques rouges que ma grand-mère détestait voir, du banc vert que j’avais poncé, de la balustrade en bois où nous étendions nos serviettes après nous être baignés dans la rivière glaciale (dernier bain en date : il y a moins d’un an, par une journée caniculaire à la veille d’enterrer mon grand-père), de l’étable où j’avais fait téter au seau téteur Bichette, Blanchette et Brunette, trois biquettes nées l’année du B, du virage en montée à négocier pour arriver jusqu’à la maison et de la descente au point mort juste avant d’enclencher la première après le virage, il ne nous restera rien. Tout est en train de nous glisser des doigts, de nous échapper. Clap de fin.

*

En ce moment, le mardi matin, Paris ressemble à une petite ville de province

le dimanche après-midi.

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Mercredi 22 avril

Une connaissance avait appelé son premier chat « Chat-teigne », en deux mots car c’était une teigne (elle avait appelé son successeur « Chapiteau » car il ne se plaisait qu’en hauteur mais on ne peut pas l’écrire en deux mots). Ne sachant pas trop quoi faire, il est 4 heures du matin, je poursuis sa série dans ma tête. Et plus tard dans la journée j’en parle à mon chéri et là, c’est la déferlante. Voici nos trouvailles, qui se lisent à voix haute : « Chat-scie, Chat-luthier, Chat-mot, Chat-sang, Chat-sœur, Chat-leur, Chat-Malo, Chat-dock, Chat-rogne (que votre chat soit toujours en rogne ou qu’il affectionne les charognes), Chat-laid, « Chat-bat Chat-l’homme » (uniquement le vendredi soir) , Chat-cale, Chat-rue, Chat-pont, Chat-thon, Chat-cœur (say it in English), Chat-na na na na (en pensant très fort à Guy Lux et à Simone), Chat-le, Chat-pitre (celui-là, je suis très fière de l’avoir trouvé), Chat-touille (celui-là aussi), Chat-vira, Chat-loupe, Chat-tôt, Faire Chat-broc, Chat-lent, Chat-bada bada bada (tout le mérite de celui-là revient à monsieur), Chat-grain (monsieur a pris la peine de me réveiller pour me partager sa trouvaille, j’ai donc rallumé la lumière pour la noter sur mon carnet), Chat-que, Chat-rançon (mon éclair de génie au réveil, car dorénavant nous pensons à « Chat- » à tout moment ! Nous nous interrompons en plein milieu d’une conversation, d’un film, sous la douche…), Chat-tiers, Chat-trait, Chat-thé et dans le même esprit Chat-bot, Chat-pelé, Chat-manne (encore un éclair matinal !), Chat-pâtit, Chat-hutte (si l’animal est polisson), Chat-rade (haie d’honneur pour monsieur), et il y en avait un autre qui m’avait traversé l’esprit pendant que je payais les crevettes au caviste, car désormais le poissonnier dépose ses bestioles au caviste après qu’on lui a passé commande la veille par SMS, mais je ne l’ai pas noté, malheur à moi.

*

Sans oublier le grand-œuvre de Nietzsche au programme de l’agrég. de philo cette année : Ainsi miaulait Chat-rathoustra.

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Je me rends donc au bar chercher les crevettes commandées au poissonnier la veille et j’entends que la « plateforme de dénonciation de la préfecture a planté ». « La plateforme de dénonciation », ça me donne envie de me jeter dans la Seine (après avoir mangé les crevettes, bien évidemment).

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Dessin de Luz paru dans Charlie Hebdo en référence aux lois Pasqua-Debré de 1997 (c) Luz

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Ce matin, deux enveloppes dans ma boîte aux lettres. Et hier, une.

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Parviendrons-nous à ne plus marcher au milieu de la rue et à nous cantonner aux trottoirs après le 11 mai ?

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Avec la distanciation sociale, ça ne va pas être facile facile de draguer.

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Et voilà que mon chéri sort un Post-it de la poche de son jean sur lequel il avait écrit « Chat-moi.s » (Chat-moi si l’animal est particulièrement égocentrique, sinon Chat-mois), « Chat-foin » (mais bon sang, mais c’est bien sûr celui que j’avais trouvé le matin même et qui m’avait échappé !) et « Chat-lange » (say it in English). Et là je dis : « Chat-pot bas monsieur. »

 

Jeudi 23 avril

J’aimerais poursuivre ma lecture de L’Appel de la forêt mais chaque fois que Buck est maltraité mon cœur se serre, alors je relis La Peste, ce qu’il y a de bien avec Camus c’est qu’on ne ressent rien.

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Pourquoi les malades sur le point de mourir connaissent-ils toujours une courte phase de rémission, laissant croire qu’ils sont guéris, avant de succomber ?

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Dans le jardin de l’immeuble. Mon livre à la main. Un chat caché dans les arbustes. Deux fillettes, jouent ensemble depuis leurs fenêtres respectives, l’une au premier étage, l’autre exactement au-dessus. La première des deux qui est prête prévient l’autre en sifflant.

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Tout d’un coup je repense à cette dame vue à la télé il y a fort longtemps, elle avait tué son mari violent d’un coup de carabine le jour où elle l’avait surpris en train de tripoter leur fille. Des années plus tard, rongée par la culpabilité, elle était allée se dénoncer à la police. Le policier qui l’avait reçue lui avait dit : « Il faut oublier ça madame, c’est du passé. » Et c’est après avoir eu vent de cette histoire que Renaud a écrit sa chanson J’embrasse un flic.

 

Vendredi 24 avril

Feuilletons policiers dont France 3 a le secret : meurtres à caractère historique, sur le coup deux inspecteurs qui se détestent mais qui finissent par se bécoter, pschitt qui révèle la présence de sang même après nettoyage (il me faut me le procurer absolument). Ne pas compter démasquer le meurtrier soi-même tant l’enquête est tarabiscotée. C’est parfait quand on a le moral au fond des chaussettes.

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Je songe sérieusement à devenir médecin légiste.

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Presque une rage de dents, ce qui aurait été une aubaine puisque j’aurais eu l’autorisation de me rendre chez mon dentiste qui se trouve à 2,1 kilomètres de chez moi (aller-retour = 4,2 km de marche !), au lieu de ça un coton imbibé d’huile essentielle de giroflier dans la mâchoire suffit à me guérir. Raté.

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Au dîner ce soir : rôti de chat sur son lit de moustaches. Ça lui apprendra à briser mon vase préféré. PS : Un régal.

 

Samedi 25 avril

Entre l’épidémie et Trump, qui suggère de s’injecter du désinfectant dans les poumons, de trop nombreux sur la planète nous allons passer à pas assez nombreux, et Paris redeviendra une immense forêt où s’égayeront faisans, paons, renards, lièvres, chevreuils et loups.

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Je crois que les feuilletons policiers de France 3 ont été réalisés pour moi.

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Dès que mon regard croise celui du chat, je lui rappelle son méfait de la veille.

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Dimanche 26 avril

« Lucidité terminale », c’est comme ça que s’appelle le phénomène que vit un mourant juste avant de succomber pour de bon, cette fois.

 

 

© Virginie Manchado, 2020

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